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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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De la nation libanaise


Par Julien Théron
2019 - 12
uelle est donc cette nation ? De quel airain formidable est-elle forgée ? Quelle est la source qui lui permet de se dresser, haut et droit, pour affirmer la souveraineté du peuple et la légitimité de l’idée nationale ? D’où vient cette incroyable unité transcommunautaire ?

Ce qui maintiendrait ce peuple ensemble, a-t-on entendu, c’est le territoire. Mais celui-ci, âprement disputé, convoité, perdu puis reconquis, ne peut-il vraiment être qu’un patchwork de baronnies, cousu par les intérêts entrelacés de chaque zaïm ?

Ce qui maintiendrait ce peuple ensemble, a-t-on encore entendu, c’est l’histoire. Mais s’agit-il du passé mythifié de la Phénicie, des conquêtes s’écrasant les unes contre les autres en autant de strates ? De la chape ottomane ou des clivages encouragés par la domination mandataire ? Ou bien de la révolte de 1957, de la crise de 1958, de la guerre de 1975, ou alors de la « réconciliation » de 1989 ?

Ce qui maintiendrait ce peuple ensemble, a-t-on enfin entendu, c’est justement la juxtaposition des communautés. Mais comment cette contrainte antipolitique qu’est la ségrégation identitaire peut-elle être un facteur d’unité ? Par quel mirage, par quel prodige, par quelle pirouette sémantique ?

Du Liban et d’ailleurs, a souvent été déniée la notion même de nation aux Libanais ! Elle ne pouvait pas exister, paraissait-il : territoire trop récemment constitué, incongrûment séparé de la Grande Syrie par les Européens… Elle ne pouvait être que cet objet de l’histoire, ballotté entre occident et orient, entre Sykes et Picot, entre Tel Aviv et Damas, entre un royaume wahhabite et une République islamique. Cette multitude communautaire, ontologiquement inconciliable et donc sociologiquement irréconciliable, n’aurait été qu’une foule, un tumulte, un désordre, un désaccord. Tout, sauf une nation.

Victor Hugo expliquait que « le ciment des nations, c'est une pensée commune ». Ni un territoire, ni l’histoire, ni une juxtaposition, donc, mais une pensée. Or, une pensée ne peut être une peur, ni une défiance. C’est une construction idéelle, un récit commun, un « esprit général », disait Montesquieu. Au cœur de cette pensée se rassemblent les individus, qui peuvent alors être pleinement citoyens et s’en revendiquer, autour d’un projet politique auquel l’État doit s’appliquer le plus fidèlement possible s’il veut être légitime.

Dans le sens d’Hugo, mais aussi dans celui d’Arendt ou de Sartre, ce projet est une construction volontaire, portant à la plus grande des conséquences, à savoir d’édifier en commun les libertés de chacun, dans un seul et même corps politique. La nation n’est donc pas ici un héritage identitaire, qu’il soit ethnique ou religieux, ni l’agrégation de dynasties politiques, ni même un « étant » légal constitué par une citoyenneté qui serait automatique, ou dont la transmission serait à l’inverse interdite.

Hugo va plus loin. Il y a là quatre éléments essentiels : la dimension réflexive du projet politique, la force de la volonté, une construction dynamique, ainsi que la cohésion de l’ensemble national.

Depuis un mois, l’éducation intellectuelle bat son plein, que ce soit le suivi appliqué des événements et des discours, par le don d’ouvrages politiques ou encore dans les speakers' corners improvisés entre le monument à la gloire des martyrs de 1916 et la statue du père Solh. Consciente, éduquée, spirituelle, cosmopolite, la nation libanaise avance ses idées avec confiance, et entend bien les appliquer.

Jour après jour, se relayent les citoyens, vigilants, afin d’empêcher les quelques timides tentatives de contrecarrer ce qui est désormais inévitable. La manipulation des peurs, l’opprobre et l’esprit de dissension peuvent certes engendrer le conflit. Néanmoins, celui-ci n’émerge pas d’en deçà, mais bien par-dessus – de là, précisément, où il y a un intérêt à réduire cette volonté collective. Mais il est trop tard pour cela, le pathos complotiste et belliciste ne dupe plus personne. 

En effet, la volonté d’union est un ferment national, qui casse l’argumentaire fallacieux et manipulateur d’une impossibilité, profondément déterministe et essentialiste. Et c’est en arabe, naturellement, que cette révolution de la nation libanaise se construit, dans les mots, dans les chants et dans les cœurs car, comme continuait Hugo, « (d)es peuples ne peuvent adhérer entre eux s'ils n'ont une même langue dont les mots circulent comme la monnaie de l'esprit de tous possédée tour à tour par chacun ».

Enfin, les Libanais se réunissent et agissent ensemble. Pour la première fois depuis Taëf, toutes les communautés échangent, défilent, scandent, chantent et dansent en un seul corps, manifestant ainsi une unité qu’on disait impossible. Ce n’est pas la haine entre les communautés qui conduit à la guerre, c’est leur instrumentalisation antagoniste, qui a été perpétuée pour maintenir des potentats indus au sein d’un État népotiste, clientéliste et corrompu.

Contre cela, se construit désormais au Liban une « pensée commune ». Elle s’incarne dans cette superbe thawra, qui affirme et révèle au monde l’existence de la nation libanaise.

Son récit politique s’écrit avec abnégation, et rencontre dans son combat la réelle substance de sa citoyenneté. Vivante, vibrante et indomptable, elle avance désormais sans peur, bien décidée à se doter d’un État qui lui ressemble. La nation libanaise existe : elle marche vers l’avenir qu’elle est en train de se choisir.

* Politiste, docteur en philosophie, ancien enseignant à l’Université Saint Joseph
 
 
D.R.
« Vivante, vibrante et indomptable, elle avance désormais sans peur. »
 
2020-01 / NUMÉRO 163