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Abdallah Alayli : le « Cheikh rouge » des Lettres libanaises


Par Jabbour DOUAIHY
2009 - 11
Abdallah Alayli était un uléma pas toujours commode. Uléma, presque au sens que donnait la Renaissance à l’érudit, un homme de science (bien entendu sciences humaines seulement, en ce qui concerne ce Beyrouthin né en 1914 dans une famille de commerçants aisés), mais aussi d’opinion et d’exégèse. En une vingtaine d’ouvrages parus entre 1938 et 1994, Alayli passe ainsi de l’étude et des tentatives de rationalisation de la langue arabe à l’histoire religieuse (biographie d’al-Hussein, Au temps de la prophétie), en passant par la littérature, parfois la poésie, et plus bruyamment par la pensée politique avec des pamphlets à la Zola (Un J’accuse en deux livraisons pour appeler à une révolution intellectuelle et une réforme politique radicale) et dont le plus célèbre reste Où est l’erreur ? (1978) dans lequel il développe cinq fatwa dont l’audace lui vaudra l’ire des milieux sunnites traditionnels et l’interdiction du livre dans certains pays arabes.

L’homme à la triste figure, qui a vu tout jeune les séquelles de la Première Guerre mondiale, vécut dans l’impuissance la violence et les divisions communautaires qui ensanglantèrent le Liban à partir de 1975. D’ailleurs, Alayli croit que la mélancolie de ses traits n’est que le reflet de son expérience amère et du spectre de la faim qui rodait autour de son enfance. Son engagement dans la chose publique commencera au Caire où il rejoint le collège d’al-Azhar et fonde la « Ligue nationale» inspirée des plus grands noms de la Nahda égyptiens et libanais pour la plupart, Jamal Eddine al-Afghani, Mouhammad Abdo ou Chebli Chemayyel. À ce bagage réformateur, il se réclamera en même temps du Coran et du Hadith, du fameux Nahj al-Balagha de l’imam Ali, d’Abu el-Ala’ el-Ma’arri (auquel il consacre en 1944 une étude, al-Ma’arri, cet inconnu), mais aussi du marxisme et de la pensée socialiste en général. Il appellera à l’unité de la nation arabe, conception ouverte et éloignée du critère fascisant de la race, s’opposera au mandat français sur le Liban et poursuivra avec l’indépendance sa critique virulente du pouvoir. Il participera aux côtés de Kamal Joumblatt au Parti socialiste progressiste sans renoncer à une politique d’entente qui réunirait ce parti avec le parti phalangiste chrétien et le Najjadé sunnite. Son surnom de « Cheikh rouge » ne l’empêchera pas de prêcher la bonne parole du haut de la tribune de la grande mosquée al-Umari à Beyrouth. Il sera cependant candidat malheureux à la Chambre des députés et au poste de mufti de la République.

Mais c’est aussi et surtout dans le domaine de la langue arabe que Alayli s’imposera comme référence. N’est-il pas l’auteur du Marja’ (textuellement la « référence » et venu après al-Mu’jam dont il ne paraîtra qu’un seul tome) destiné à moderniser radicalement la lexicologie arabe toujours empêtrée dans les dictionnaires traditionnels (al-Khalil, al-Jawhari ou l’incontournable Lissan el-arab de Ibn Manzour) qui adoptent comme entrées les racines à trois lettres des mots ou leur dernière lettre (!). Avec ce projet très ambitieux qui ne dépassera pas malheureusement la lettre , il pensait prendre la relève de Boutros Boustany et son encyclopédie toujours incomplète malgré les efforts renouvelés de son parent Fouad Ephrem Boustany. Alayli optera pour la « littérarisation » de certains termes du registre parlé, introduisant au passage des mots d’origine étrangère, surtout dans le domaine des nouvelles techniques. Il procédera en outre à des dérivations qui ne peuvent, selon lui, qu’enrichir la langue arabe sans nuire à son génie, mais qui seront jugées parfois excessives par des puristes dont surtout des linguistes chrétiens…

Alayli qui ne prônait pourtant pas la séparation de l’État et de la religion reste un homme d’ouverture et de dialogue. Il passera ses dernières années, et jusqu’à sa mort en 1996, dans un isolement voulu face à la montée de tous les sectarismes.

 
 
D.R.
Alayli qui ne prônait pourtant pas la séparation de l’État et de la religion reste un homme d’ouverture et de dialogue
 
2017-04 / NUMÉRO 130