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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Hector Klat, l’amoureux des mots


Par Jabbour DOUAIHY
2008 - 10
Hector Klat est l’un des rares auteurs libanais francophones de la première moitie du XXe siècle à n’avoir pas été réédité. Ce qui justifie encore plus qu’on consacre notre Retour à ce poète aux recueils quasi introuvables. Rappelons qu’il avait lui-même entrepris dans les années soixante une première réédition de son œuvre pour la regrouper en deux volumes (Du cèdre au lys paru en 1964 comprenant trois recueils parus dans les années trente, et Ma seule joie publié deux ans plus tard) allégés des poèmes de circonstance, condition posée par Jean Cocteau pour en rédiger la préface.

Appartenant à une famille notable de la ville libanaise à l’irrédentisme syrien le plus affirmé aux heures du mandat français, Tripoli, grec-orthodoxe ayant vécu une partie de sa jeunesse en Égypte qui laissa en « son âme étrange et composite » qu’ « un froid sphinx insolite », Hector Klat est, des poètes de sa génération – celle de la Revue phénicienne (surtout avec Charles Corm et Élie Tyan) –, l’un de ceux qui ont le mieux maîtrisé les lois de la prosodie française. Nombre de ses alexandrins sonnent bien à l’oreille et le sonnet fut pour lui un domaine de prédilection. Une urbanité délicate l’éloigne de la véhémence des discours de la Montagne dont il respecte et savoure les traditions pérennes. Il était d’ailleurs un fidèle estivant du village d’Ehden haut perché au Nord-Liban et auquel il adressa des stances (« Ehden vous possédez… ») mémorables.

L’attachement à la France était d’abord un apprentissage de jeunesse pour celui qui récite un jour à Alexandrie, devant Maurice Barrès, son hymne aux Mots français (« Oui je les aime tous, mots pompeux des classiques, sereins du Grec Chénier, brûlants des romantiques, froids des Parnassiens – beaux toujours ») ou qui lit devant le général Gouraud à Beyrouth un poème de reconnaissance à la France à l’occasion de la proclamation du Grand Liban. Mais cette francophilie assumée ne lui fait jamais oublier une identité phénicienne revendiquée avec fierté. Il sera d’abord secrétaire au cabinet du président du Liban, Émile Eddé, avant d’être nommé conservateur de la Bibliothèque nationale puis consul du Liban à São Paolo. Et quand il s’adresse à la Syrie au nom de ce Liban dont il a vécu la naissance et les premiers défis, il pastiche non sans humour L’Invitation au voyage de Baudelaire : « Ô Syrie, ô sœur, songe à la douceur de vivre ainsi côte à côte, de vivre distinct, chacun son destin, le cœur serein, l’âme haute. Je suis le Liban dont le soir tombant ceint le front d’ambre et de mauve. Sois de ton côté, Terre de beauté, Sultane du désert fauve. » Rendant hommage à sa mère, il compose aussi un admirable Sainte maman, empreint d’amour et de ferveur.

La poésie de Klat, une « compagne au quotidien », évolue d’un classicisme de la forme et de la thématique vers une expression plus personnalisée de la vie intérieure. Cette évolution correspond d’ailleurs au regroupement en deux recueils. Ainsi, malgré quelques élans mystiques peu ou prou mallarméens (Azur ! Azur ! me fondre en son sein radieux, Tenter vers le soleil l’impossible voyage !...), Du cèdre au lys abonde en métaphores littéraires et en références mythologiques tissant des sujets patriotiques ou héroïques : Cèdres de sacres et de fastes, Chorèges laurés de Baal, Accomplissez les pensers vastes, Des fronts qu’exalte l’idéal. Buires d’où coule un albe baume… Avec Ma seule joie, le désir de séduire le lecteur par une maîtrise de la forme et de la rhétorique classiques cède la place à une attention plus tournée vers l’expérience du temps qui passe avec des accents plus simples et plus authentiques : « Mais si parfois tu sens, comme pour te bénir, Un vent léger frôler ton front, plus doux qu’une aile, Ne te refusant pas à cette étreinte frêle, Dis à cette aile : “Accours, souverain souvenir”. »

Refusant le vers libres et ses « simagrées », Hector Klat, né à Alexandrie en 1888 et mort en 1976 avec l’enlisement du Liban dans les guerres, restera dans l’histoire de la littérature francophone libanaise comme un poète qui a assumé l’héritage formel, souvent visible dans son œuvre, des grands noms du XIXe siècle français, et comme un esprit qui s’arme de sérénité et de sagesse face aux aléas de la vie et l’offensive de la vieillesse. Mais avant toute chose, un amoureux des mots : « Tous les mots, les doux, les forts, les rudes, les mièvres, je vous aime, ô mots, avec ferveur. »
 
 
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2020-01 / NUMÉRO 163