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Sab’oun de Mikhaïl Naimeh
Une relecture des meilleurs textes de la littérature libanaise

Par Jabbour DOUAIHY
2008 - 03
Mikhaïl Naimeh (1889-1988) a pratiqué tous les genres. Avec plus ou moins de bonheur, comme il convient. En plus de quelques poèmes disparates, il s’est illustré dans la critique littéraire (avec al-Ghourbal, surtout), l’écriture romanesque (Les Mémoires d’al-Arqash, trois ou quatre recueils de nouvelles, dont Akaber ou Karm ‘Ala Darb), l’essai (Kan ma kan, méditations sur les rapports Orient-Occident), le genre spiritualiste (Murdad, dans la même veine que Le Prophète de Gibran auquel il consacre par ailleurs une biographie). Et puis vient le jour où il a fallu penser à recoller tout cela avec les épisodes d’une vie qui se prolonge dans la quiétude après une jeunesse plutôt mouvementée. C’est le temps de l’autobiographie. En trois phases, Naimeh déroule soixante-dix ans de sa vie (il aura quand même une trentaine d’années encore à vivre après la fin désignée, 1959, de sa vie « active ») dans un livre dont on pourrait facilement traduire le titre Sab’oun par Septante.
Alternant les détails d’une vie et la réflexion de l’intellectuel, quelque part entre la narration et l’essai, il rappelle les péripéties d’une éducation qui l’a d’abord mené des pentes du mont Sannine, de son Baskinta natal à la ville palestinienne de Nazareth puis, dans le prolongement de cette filière orthodoxe russe, au séminaire ecclésiastique de Poltava où il terminera en 1911 ses études secondaires.

De Poltava à Walla Walla, à l’est de l’État de Washington, puis à l’université de la capitale américaine pour un double diplôme de lettres et de droit, ensuite à New York, la « Babel du vingtième siècle ». Le tout sur fond de conflit entre ses « tentations charnelles » qu’il ne cesse de combattre dans sa quête de la connaissance, taraudé qu’il était par « les éperons des lettres, de l’encre et de la plume », ce qui devrait lui garantir la tranquillité et la « paix spirituelle ». Il ne pourra pourtant pas échapper à la guerre qui l’enverra, comme citoyen américain, dans la ville française de Rennes. La guerre finie, il rentrera à New York pour fonder avec des amis dont Khalil Gibran, l’étoile montante des lettres et de la pensée levantine aux États-Unis, le trop connu « Pen Club » al-Rabita al-Qalamiyya de la diaspora intellectuelle et littéraire libanaise. Les deux pôles de ce microcosme s’en sortiront avec une querelle de rivalité qui traîne encore dans les annales de la littérature libanaise outre-atlantique. Défendant des valeurs nouvelles, ferraillant contre ses démons personnels, il multipliera les articles dans les revues littéraires qui avaient foisonné aux Amériques.

Se refusant par conviction à relater les détails d’une vie « matérielle » ou familiale qu’il juge fastidieuse pour le lecteur, Naimeh finit par retourner au pays natal où il vivra en « ermite » (du Chakhroub) de « la plume et de la pensée ».

Si depuis Le Pacte autobiographique de Philippe Lejeune, la quête du sens d’une vie passée préside à l’entreprise de l’écriture de soi, Naimeh cherche à montrer comment il a toujours été un homme dédié à l’écriture et à la réflexion et qui a pu gagner le combat entre la tentation du monde et l’idéal d’une vie intense tournée vers un au-delà mystique et intellectuel. En confirmation de cette fascination, il termine l’histoire de sa vie par une manière d’ode au « mot » :
« Ô mot !
Tu m’as appris à parler et j’ai parlé.
Tu m’as appris à écrire et j’ai écrit.
Il y eut ce qu’ont dit les mondes de magie et de mystère. »

Pour conclure :
« Voilà ce que j’ai voulu te dire à l’oreille et à l’entendement, mon lecteur, en guise d’adieu. Peut-être que vous et moi apprendrons à embellir le mot et le sanctifier pour que nous en soyons sanctifiés et embellis. Et comment nous asseoir à son banquet généreux pour nous conduire sur la voie sainte de l’intelligence. »

 
 
D.R.
Défendant des valeurs nouvelles, ferraillant contre ses démons personnels, il multipliera les articles dans les revues littéraires
 
2020-04 / NUMÉRO 166