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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Girgi Zaydan, pionnier de la « nahda »
Retour, pour un temps, de la raison en Orient, la « nahda  » a pris corps grâce au travail assidu et à la passion d’un certain nombre d’intellectuels arabes. Girgi Zaydan en fut une figure de proue.

Par Farès Sassine
2007 - 01


Les romans historiques de Girgi Zaydan ont marqué l’adolescence de toute une génération de lecteurs libanais. Périodiquement réédités par Dar al-Hilal, la maison fondée au Caire en 1892 par leur auteur, ils attiraient par les illustrations colorées de leurs couvertures.

De ces romans, consacrés à un épisode important de l’histoire de l’islam et si captivants à l’heure de leur lecture, on garde une bonne impression sans oser trop y revenir et sans s’interroger sur leur valeur littéraire. De Girgi Zaydan leur auteur, on sait qu’il fut un « Libanais » d’Égypte, acteur important de la renaissance arabe, journaliste, historien, linguiste... La biographie intellectuelle que lui consacre Anne-Laure Dupont, sans être pionnière comme elle le reconnaît dans son introduction, a le mérite d’éclairer avec science, doigté, clarté et simplicité toutes les dimensions du personnage et de l’œuvre, en les situant dans leur époque et en les étudiant avec minutie. Tout au plus lui reprocherait-on la longueur de la monographie et quelques redites qui viennent gêner son sens certain du récit.

Face à une œuvre prolifique, nourrie à des courants de pensée divers, voire contradictoires (positivisme, scientisme, spiritisme, goût de l’ordre, libéralisme, socialisme...) et « qui ne brille ni par son originalité ni par sa cohérence », le parti pris de l’historienne est de se focaliser sur l’homme et son projet d’écrivain. Comment s’allient en lui les deux vocations repérées par Taha Hussein, celles d’un chercheur et d’un vulgarisateur ? Comment intervient-il dans une « nahda » qu’il contribue à promouvoir et qu’il identifie à un retour de la raison en Orient, incarnée aujourd’hui par l’Occident, mais jadis par la civilisation de l’islam ? La clef de voûte serait à repérer dans le « adab » « à la fois la coutume, l’instruction, la bonne éducation, la capacité à écrire, la littérature enfin ». Le mot connote tout ensemble ce que Zaydan réunit ou pense réunir, et ce qu’il voudrait transmettre à ses contemporains. L’auteur de Tarikh al-tamaddun al-islami (1902-1906) appartient à un courant de pensée, mais cherche aussi à l’éduquer.

Quand Girgi Zaydan est mort à la veille de la Première Guerre mondiale, il n’avait que 52 ans. C’est dire que son existence fut bien remplie. Né à Beyrouth d’une famille grecque-orthodoxe originaire de Aïn Enub, il sert dans les restaurants de son père autour de Sahat el-Bourj et connaît la vie des classes moyennes naissantes dans cette ville en pleine mutation. Autodidacte, il réussit l’examen d’entrée au département de médecine du Syrian Protestant College, mais n’achève pas sa seconde année suite à ses prises de position dans le débat sur le darwinisme qui y eut lieu (1882). Il émigre sur les bords du Nil puis le voilà drogman dans l’armée britannique au Soudan (1884). Il revient souvent à Beyrouth, entreprend des voyages en Europe, étudie l’hébreu et le syriaque, enseigne l’arabe... En 1887, il s’installe définitivement au Caire et lance 5 ans plus tard sur ses propres presses la revue historique et littéraire à laquelle son nom reste attaché. Il assure quasiment seul la rédaction d’al-Hilal, mensuel ou bimestriel selon les périodes. Il y publie en feuilleton son roman annuel tout en rédigeant de nombreux ouvrages historiques. La révolution des Jeunes-Turcs de 1908 le conduit à se rendre à Istanbul et en Palestine (où il observe de près la colonisation juive), et à prendre parti pour les réformes économiques et sociales dans les provinces arabes tout en n’abandonnant pas son aversion pour l’engagement politique direct.

Ce qui précède résume mal une vie intellectuelle dense dont on trouve les détails dans la biographie d’Anne-Laure Dupont, et ne rend pas compte de la richesse d’un ouvrage pour qui les multiples étapes de l’itinéraire de Zaydan sont autant d’occasions de les relier à l’arrière-fond social et culturel qui les enveloppe, et que l’historienne ne cesse de produire et d’enrichir. Le travail proprement historique se double le plus souvent d’une réflexion sur le sens à donner à une œuvre qui ne se contente pas d’encaisser son temps, mais veut lui imprimer sa marque, indépendamment de ses limites et de ses faiblesses : Zaydan « fait comprendre la transition qui était en train de s’opérer de l’ “adib” à l’intellectuel engagé ». La figure de l’auteur garde toutes ses facettes (chrétienne, grecque- orthodoxe, arabe, syrienne, franc-maçonne, moderniste, membre de la classe moyenne, ottomane...) et plus d’un paradoxe naît de leur combinaison : « Plus Zaydan approfondit son identité arabe, plus il s’affirma ottoman et s’attacha à l’État dans lequel vivait l’immense majorité des arabophones. »

Quelles lumières jette la biographie intellectuelle sur le romancier et le chantre de la civilisation musulmane ? Dupont n’estime pas les romans de Zaydan « d’une grande qualité littéraire ». S’ils fourmillent de détails puisés dans les œuvres anciennes, ils répètent toujours un même schéma glissé dans de grands événements : deux jeunes amoureux beaux et intelligents sont contrariés dans leur relation par un vilain despote. Les personnages reflètent trop les préoccupations actuelles, et la dimension morale l’emporte toujours sur l’aspect esthétique : « Le roman n’est pas de l’ordre du divertissement », écrit Zaydan. Quant à la dimension arabe et islamophile, nous tombons sur des polémiques où Zaydan est accusé dans l’organe de Rachid Rida al-Manar d’être « un intrus parmi nous » et une « des créatures des étrangers ». Sa critique des Umayyades et son estime pour les Abbassides le font même soupçonner de sympathies chiites. De quoi regretter les images d’Épinal d’antan !

 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Girgi Zaydan, 1861-1914, écrivain réformiste et témoin de la renaissance arabe de Anne-Laure Dupont, Institut français du Proche-Orient, Damas, 2006, 760 p.
 
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