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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Hommage
Le roi Midas n’est plus !


Par Youssef MOUAWAD
2011 - 10
Kamal Salibi fut un roi en son temps et, le premier au Liban, établit les règles d’une saine érudition, loin de tout esprit partisan.

Partant de la prémisse que l’histoire de l’entité libanaise a été écrite grosso modo par le clergé maronite pour plaider la cause de sa traditionnelle  légitimité, il se demandait pourquoi le relais n’avait été assuré jusque dans les années cinquante que par des juristes francophones et francophiles. On imagine aisément l’idéologie qu’une vision ecclésiastique (donc providentialiste) et plus tard   juridique (et nécessairement positiviste) de notre mythologie pouvait véhiculer et propager. Aussi s’en voulait-il, jusqu’à la fin de ses jours, pour la conclusion d’un article écrit conjointement avec le père Francis Hours s.j. qui laissait entendre que Fakhr al-Din était le pionnier ou le promoteur du nationalisme libanais. Pour Salibi, le nationalisme libanais en tant qu’idéologie est une création tardive, maronite de surcroît. Et de fait, les recherches de Dr Abdul-Rahim Abu-Husayn dans les archives d’Istanbul ont confirmé que « Facardin » était un  seigneur de guerre rebelle sur le modèle jalali comme il en existait tant dans les provinces anatoliennes et arabes de l’Empire ottoman. Donc nulle singularité, et le prétendu nationalisme « libaniote »  du seigneur druze est l’œuvre d’un anachronisme cousu de fil blanc. Le prince de la Montagne était juste un chef local valeureux et tolérant, qui a voulu jouer dans la cour des grands, et bien mal lui en a pris. Si la Palestine avait vu le jour en tant qu’État-nation, Nassif al-Nassar aurait été déterré pour jouer le même rôle que notre émir, afin de cimenter autour d’une image d’Épinal, l’idéologie de l’entité naissante.

Midas roi, Salibi l’a été, et pour cause ; chaque fois qu’il touchait à un sujet, le suspense reprenait ses droits, les événements se mettaient en branle, l’histoire se réveillait de sa torpeur et la narration se faisait sur le mode d’un thriller.

Il n’en demeure pas moins que tout in memoriam doit tenter de répondre à une question lancinante : qu’est-ce qui a porté ce professeur émérite, membre reconnu de l’establishment académique, à se lancer dans une réinterprétation toponymique de la Bible ? A-t-il voulu être non seulement Henri Lammens s.j.  qu’il ne cessait d’admirer, mais également Ernest Renan, l’auteur de La Vie de Jésus dont Conspiracy in Jerusalem semble n’être qu’un épilogue ou un addendum ? Y aura-t-il jamais une explication ?

Ce presbytérien, qui tous les dimanches se rendait au temple pour faire ses dévotions, avait peut-être pris sur lui de commettre un « sacrilège ». Comme un personnage biblique saisi par je ne sais quel soupçon ou quelle déraison, il devait aller jusqu’au bout de sa vérité et renverser les idoles qu’il ne cessait d’adorer.
 
 
 
2020-01 / NUMÉRO 163