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Histoire courte
Mort subite


Par Percy KEMP
2013 - 03
Contrairement à Hamlet, la question, pour moi, n’a jamais été d’être ou de ne pas être, mais comment être et ne pas être. Partant, ce n’est pas tant la mort que je crains (j’ai toujours pensé qu’elle faisait partie de la vie, et souvent je me suis dit que seuls ne meurent jamais ceux qui ne sont jamais nés), mais la mort subite : une mort qui me prendrait au dépourvu, me fauchant alors que je n’y serais nullement préparé.

C’est cette mort-là qui aura de tout temps suscité en moi une peur incontrôlée.

J’ai écrit de tout temps. Disons, pour être précis, que cette peur m’habite depuis l’été de mes dix ans. Ce premier dimanche-là de juillet, comme tous les ans, la fête du village se tenait dans le parc du château. Comme le voulait la tradition, le châtelain ouvrait alors toutes grandes les portes de son domaine à la populace, cette dernière ne se privant jamais d’aller en masse piétiner ses pelouses manucurées et souiller ses allées de gravier de mégots de cigarettes et de papiers gras.

Cette année-là, une course à bicyclette avait été organisée, qui était ouverte à tous les garçons de la chorale dont la voix n’avait pas mué au jour de l’Ascension. Tout fier que j’étais alors du beau vélo que mes parents m’avaient offert pour mes dix ans, j’y participai, et c’est ce qui déclencha tout. Présumant de mes capacités, je finis par déraper dans un tournant, quand ma roue heurta une pierre, et je partis dans un vol plané qui se termina par un atterrissage forcé dans les buissons. La végétation ayant amorti ma chute, j’aurais pu, si j’avais lâché mon guidon au décollage, m’en tirer sans trop de dommages. Mais je tenais trop à ce vélo. Agrippé à lui, je l’avais emmené avec moi, il avait fini par me retomber dessus, et le pédalier m’avait profondément entaillé la cuisse.

Ne croyez cependant pas que c’est cet accident qui m’inculqua la peur d’une mort subite. En vérité, cela se passa juste après. On m’avait transporté jusqu’au château où l’un des invités, qui était médecin, m’avait couché sur la grande table à gibier et ôté mes souliers. C’est là que je gisais maintenant, sanguinolent, entouré d’une douzaine d’inconnus, ma mère affolée (mais plus encore intimidée) à mes côtés. Ayant examiné ma blessure, le médecin conclut qu’il fallait suturer de suite. Sans même attendre l’assentiment de ma mère, il demanda alors à ce qu’on lui apportât du fil, une grosse aiguille à coudre et du désinfectant, et entreprit ensuite de me recoudre sans autre forme de cérémonie, tout en me complimentant pour le grand courage dont je faisais montre. Il est vrai que je ne hurlais pas de douleur, pas plus que je ne pleurais. Pour tout dire, je ne voyais même pas l’aiguille s’enfoncer dans mes chairs, et je ne la sentais pas davantage. Car depuis qu’on m’avait ôté mes souliers, je n’avais plus de pensées que pour mes chaussettes, grossièrement reprisées par ma mère avec du fil dépareillé, et j’avais le sentiment que toutes les personnes présentes, ma mère exceptée, ne voyaient que cela. Je me sentais profondément humilié d’avoir à me montrer sous ce jour devant tous ces inconnus, et je me jurai que plus jamais on ne me surprendrait avec, aux pieds, des chaussettes reprisées ou trouées.

Après quoi il y eut chez nous une véritable épidémie de chaussettes orphelines qui désespéra ma mère, laquelle n’y comprenait rien. Il faut dire qu’à chaque fois que la trame de l’une de mes chaussettes commençait à se dégarnir, promettant un trou à venir, je m’empressais de l’escamoter avant de m’en débarrasser. 

Cette étrange épidémie dura jusqu’à ce que je sois en âge de gagner ma vie et enfin en mesure d’acheter des chaussettes sans compter, d’en disposer à mon gré et de vaincre ainsi ma peur d’une mort subite.

Mais cette félicité ne dura pas. Loin de disparaître, ma peur n’avait fait en réalité que se déplacer, remontant de mes pieds pour aller se loger dans mon entrejambe. J’ignore si c’est le cas pour vous, mais en ce qui me concerne, à chaque fois que je m’essuie après avoir uriné, le papier hygiénique s’effrite immanquablement, et de petits fragments viennent se coller à mon gland, s’enrouler autour du frein, ou se lover le long de la bande striée. Je ne puis alors m’en défaire qu’en me lavant. Faute d’eau, cependant, et à la seule idée de ces bouts de papier nichés sous mon prépuce comme autant de détritus qu’on aurait balayés sous le tapis, la peur d’une mort subite ne manque jamais de me saisir : que pensera-t-on de moi, me dis-je dans ces moments-là, si, quand je suis transporté à la morgue suite à un arrêt cardiaque ou à un accident de la circulation, on découvre cette étrange dentelle de papier scotchée à mon pénis ?

Bien sûr, lorsque je suis dans ma propre salle de bains (propre étant le mot qui convient), le lavabo se trouvant à portée de main, le problème ne se pose pas. Mais, exerçant comme je le fais le métier de VRP, je suis souvent en déplacement. Or, dans les cafés et les stations-service où je m’arrête pour me restaurer et me soulager, les lavabos se trouvent d’ordinaire à l’extérieur des toilettes proprement dites (proprement, façon de parler). Ce qui, à moins d’oser une atteinte à la pudeur, m’empêche de procéder aux ablutions nécessaires à la préservation de ma dignité.

Certes, il est des lieux publics qui mettent à la disposition des handicapés des toilettes équipées d’un lavabo. Pendant un temps, quand j’en trouvais, je ne me privais d’ailleurs pas de les utiliser, m’y lavant tranquillement après avoir uriné, puis me séchant à l’aide de mon mouchoir de poche en coton (matière non adhérente, donc). Je finis cependant par trouver trop humiliant d’avoir, pour justifier l’utilisation que je faisais de ces toilettes pour handicapés, à en ressortir chaque fois en traînant derrière moi une patte folle ou un bras paralysé. Sans compter que d’aucuns devaient être surpris de me voir y aller en bonne santé, et les quitter peu après en infirme.

Ne croyez pas que ce soit là tout ce que j’ai tenté. J’ai essayé toutes les marques de papier hygiénique disponibles sur le marché, utilisé des mouchoirs en cellulose de différentes qualités, mais rien n’y a fait. Certes, chacun d’entre eux avait sa façon bien particulière d’adhérer à mon sexe (en plaque, en lamelles, en boulettes, en spirale), mais tous n’y adhéraient pas moins telles des sangsues. Tant et si bien que j’en vins finalement à mettre en cause non le papier, mais mes propres (façon de parler) parties génitales. Ce qui ne fit qu’ajouter à ma gêne.

Après quoi j’eus recours à de vrais mouchoirs en coton. J’en achetais en quantités astronomiques, pour ne les utiliser qu’une seule et unique fois. Jusqu’au jour où la dame pipi d’un restaurant me poursuivit jusqu’en haut de l’escalier. « Monsieur, vous avez par mégarde jeté votre mouchoir dans la corbeille, monsieur… » me criait-elle en brandissant l’horrible pièce à conviction, que je dus rempocher devant tout le monde en rougissant. Car j’étais persuadé qu’ils avaient tous vu la petite tache jaunâtre qui l’ornait désormais. 

C’est dire que j’aurai tout tenté, tout essayé. Pour la postérité, j’aimerais néanmoins attester ici noir sur blanc qu’à aucun moment je n’envisageai de ne point m’essuyer après avoir uriné. L’idée qu’une goutte réfractaire, voire retardataire, vienne tacher mon caleçon, quand aucun doute sur l’origine de la tache n’aurait été permis, m’était plus insupportable encore que celle de voir mon attribut masculin transformé en bas-relief en papier mâché.

Des années durant, je me suis donc retenu lorsque les conditions ne s’y prêtaient pas, allant parfois jusqu’à risquer la crise d’urée et vivant, sinon, tels les anciens Esséniens avec qui je dois être apparenté, dans la peur constante d’une mort subite qui me cueillerait alors que, n’ayant pu faire mes ablutions après avoir uriné, je ne serais pas, pour ainsi dire, purifié.

Voilà donc où j’en étais jusqu’au mois dernier, lorsque j’eus une brillante idée. Pourquoi pas une poire, me dis-je en effet. Pas une poire Williams, mais une petite poire à clystère. Armé d’une telle poire en caoutchouc que je remplirais au point d’eau le plus proche, je pourrais affronter en toute quiétude les toilettes publiques les plus sèches et arides.

Depuis, je ne sors plus de chez moi sans ma poire, et la peur panique qui m’habitait s’est volatilisée.

Du moins le croyais-je. Car à présent que j’y pense, et si quelque chose devait m’arriver ? Que dirait-on en trouvant une poire à clystère dans la poche d’un homme respectable ? Oh, la honte ! Oh, la honte !


F I N
© Percy Kemp 2013
 
 
Illustration de Mansour el Habre ©
C’est là que je gisais maintenant, sanguinolent, entouré d’une douzaine d’inconnus.
 
2017-05 / NUMÉRO 131