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Au Salon
Injustices et boycottage au Salon du livre de Paris
Prévu du 26 au 31 mars 2010, le Salon du livre de Paris n’est plus que l’ombre de lui-même.
Cette année, trois incidents graves sont venus ternir l’image déjà peu reluisante d’un Salon qui s’apprête à fêter ses 30 ans.


Par H. D.
2010 - 03


La mise à l’écart de la Turquie


Le premier incident grave est la mise à l’écart pure et simple de la Turquie qui devait être l’invitée d’honneur de l’édition 2010. Quelques semaines avant le début du Salon, les organisateurs ont fait savoir aux Turcs qu’ils étaient indésirables. Traumatisé par les remous survenus il y a deux ans quand l’invité d’honneur était Israël, le Syndicat national de l’édition (SNE) a préféré battre en retraite et faire l’impasse sur la littérature turque, bien que la ville d’Istanbul ait été proclamée capitale de la culture européenne pour 2010 et que la France accueille la Saison de la Turquie (qui se termine en mars 2010). D’après la presse française, « la crainte de nouvelles polémiques sur des sujets comme l’Arménie, le Kurdistan ou l’intégration à l’Europe » serait à l’origine de cette décision. Où est la littérature dans tout ça ? Et pourquoi un tel veto quand on sait le succès des stands turcs lors de la dernière Foire du livre de Francfort et la vitalité de la production éditoriale en Turquie ? Le SNE, bien sûr, se défend d’avoir refusé la candidature turque pour des motifs politiques. Pour lui, « c’est pour mieux se consacrer aux festivités de son 30e anniversaire » qu’il a déclaré la Turquie persona non grata. Drôle de raisonnement. L’accueil de la Turquie s’oppose-t-il vraiment à l’organisation des festivités ? Faudra-t-il renoncer chaque dix ans à l’invité d’honneur sous prétexte de mieux célébrer la décennie écoulée ? Et s’il fallait suivre cette logique boiteuse, pourquoi, à l’occasion du 20e anniversaire du Salon, n’a-t-on pas renoncé à accueillir le Portugal comme invité d’honneur ? Le SNE aurait mieux fait de se taire.

« L’oubli » du Liban

Pour « consoler » les visiteurs, les organisateurs n’ont trouvé rien de mieux que de convier 90 auteurs « prestigieux », dont 30 étrangers et 60 français, à des tables rondes et des débats. Piètre consolation ! Le visiteur indulgent aurait pu, à la rigueur, accepter ce fait accompli si la liste des 30 auteurs étrangers « prestigieux » n’était pas encore plus scandaleuse que la mise à l’écart de la Turquie. À la lecture des noms sélectionnés, on se demande selon quels critères fumeux la liste en question a été établie : pourquoi trois auteurs britanniques (dont Salman Rushdie) contre deux auteurs américains et un seul auteur chinois ? Le Japon, inexplicablement absent, n’a-t-il plus de bons écrivains ? Comment justifier ce déséquilibre ? Amélie Nothomb représente la Belgique, alors qu’elle n’a jamais revendiqué sa « belgitude » dans ses écrits et qu’elle aurait très bien pu figurer dans la liste française et céder sa place d’« étrangère » à un auteur vraiment étranger. Comment ose-t-on inviter Patricia MacDonald qui est à la littérature ce que le hamburger est à la cuisine ? Pire : De tout le monde arabe, seuls deux auteurs ont été retenus. Pourquoi l’Égyptien Alaa Aswani, qui n’a publié que deux ou trois romans, et point Adonis ou Élias Khoury ? Pourquoi un seul arabophone, l’autre Arabe choisi, Yasmina Khadra, étant francophone ? Pire : sur trente noms, et alors même que la liste compte un Uruguayen, un Chilien, un Ukrainien, un Égyptien, un Sénégalais, un Israélien, un Danois, un Autrichien, dont certains très peu connus, pourquoi n’y a-t-il pas un seul écrivain libanais ? Où sont les Amin Maalouf, Salah Stétié, Vénus Khoury-Ghata, Wajdi Moawad, pour ne citer qu’eux ? Où sont les Adonis, Élias Khoury, Hanane el-Cheikh, Hoda Barakat, Abbas Beydoun, etc. ? Pourquoi cette discrimination alors qu’Adonis est, depuis de nombreuses années, un lauréat sérieux pour le Nobel, et que les autres écrivains libanais cités sont, comme lui, de renommée mondiale ? Il ne s’agit pas là de chauvinisme, mais de refus d’une injustice flagrante. À l’heure où Beyrouth est proclamée par l’Unesco « capitale mondiale du livre » et deux ans après « Les Belles étrangères » qui avaient accueilli les écrivains libanais, l’attitude des organisateurs est incompréhensible et insultante à l’égard du Liban qui aura pourtant un stand au Salon, sous l’égide du ministère libanais de la Culture.

Hachette et Bayard boycottent


Cerise sur le gâteau : deux des plus grands groupes de presse français, à savoir Hachette livre et Bayard, ont décidé de boycotter le Salon de Paris pour protester contre le loyer trop cher imposé par l’organisateur Reed Expositions et déplorer le manque d’évolution de la manifestation « qui n’attire que les chasseurs d’autographes ». Premier groupe français d’édition, Hachette ne louera en fait qu’un stand de 100m2, réservé aux agents commerciaux, au lieu des 900 m2 habituels, de sorte que tous les éditeurs du groupe, dont Larousse, Grasset et Fayard, seront absents cette année du Salon.

Pressés par les maisons d’éditions, le Syndicat national de l’édition et le prestataire de service Reed Exhibitions, qui organisent ensemble le Salon, réfléchissent à un retour de ce rendez-vous littéraire dans l’enceinte du Grand Palais qu’il a déserté en 1991 pour s’installer Porte de Versailles. Mais, pour l’instant, à la lumière des incidents précités, c’est la crédibilité même du Salon du livre de Paris qui est en cause. Quant au Liban, exclu et « snobé », il devrait, pour l’honneur, boycotter à son tour, comme Hachette et Bayard, ce Salon en déconfiture…

 
 
Sur les 30 auteurs étrangers invités, seuls deux auteurs arabes ont été retenus. Aucun Libanais.
 
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