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Le Choix de l’Orient
Le Goncourt aux mains des étudiants
Unis par la littérature et la langue française, les étudiants de plusieurs universités d’Orient se penchent pour la troisième année consécutive sur la deuxième sélection du Goncourt, pour choisir leur roman préféré. Un événement culturel qui se passe sous notre ciel et qui connaît un engouement croissant ; neuf pays, au lieu des cinq habituels, y participent désormais. 

Par Isabelle Ghanem
2014 - 11
C’est un événement d’envergure : nos étudiants et les Académiciens du Goncourt sont simultanément plongés dans huit des meilleurs livres de la rentrée. Trois romans ont pour univers le livre ou la littérature : dans Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud revient sur un personnage oublié de l’Étranger de Camus, l’Arabe, « sans nom, ni visage, ni paroles », tué par Meursault, tandis que dans L’amour et les forêts d’Éric Reinhardt, Bénédicte Ombredanne, une lectrice malheureuse, embarque l’écrivain qui l’a bouleversée dans son histoire personnelle. Le troisième roman « lecteur », lui, est écrit par Lydie Salvayre, il s’intitule Pas pleurer et entrelace les voix de Bernanos et de la mère de la narratrice sur fond de guerre civile espagnole. Trois autres romans de la sélection s’inscrivent dans la grande histoire : dans Le roi disait que j’étais diable, Clara Dupond-Monod s’empare de la vie agitée d’Aliénor d’Aquitaine, reine du fragile Louis VII, et dans Ce sont des choses qui arrivent, « choses arrivées » à en croire Bernard Pivot, Pauline Dreyfus raconte la duchesse de Sorrente, femme mondaine et frivole, évoluant pendant l’occupation allemande, tandis que Foenkinos, dans Charlotte, remarche sur les pas fragiles de Charlotte Salomon, artiste peintre exclue par les nazis, morte à 26 ans. Les deux derniers romans sont plus loufoques : L’ordinateur du paradis de Benoît Duteurtre met en scène un personnage qui a osé évoquer les causes gays et féministes avec désinvolture et dissèque le « politiquement correct » et les fausses libertés de notre époque. Enfin La ligne des glaces, roman signé Emmanuel Ruben expédie son personnage dans le grand Nord où il a pour mission de tracer des frontières maritimes…

Autant de romans sans frontières, et de sujets universels, dans lesquels les jeunes d’Orient sont immergés depuis plusieurs semaines. Un apprentissage à plus d’un niveau. Si la dimension culturelle du prix est évidente (diffusion de la langue française, choix littéraire, traduction de l’ouvrage primé en arabe), « le choix de l’Orient est aussi et surtout très important dans sa démarche : les jeunes, venus de régions différentes et souvent meurtries, apprennent à développer leur esprit critique, et à dialoguer. Cette interaction est capitale », précisent d’une même voix les organisateurs.

Le dialogue, dans une partie du monde où règne encore souvent l’oppression, voilà ce que salue aussi Najwa Barakat, la présidente du jury 2014, qui succède cette année à l’écrivain et professeur de Lettres Charif Majdalani. Cette écrivaine et journaliste de langue arabe a vite trouvé sa place dans ce concours francophone : « La francophonie, c’est une culture, une identité, des valeurs, et on peut tout à fait la pratiquer dans d’autres langues ». Barakat se réjouit de l’importance accordée aux jeunes de nos régions qui sont invités à évaluer des écrivains confirmés. « Les voilà de même réconciliés avec la lecture, en crise dans le monde arabe. » Adapter ce concours aux prix littéraires de langue arabe, une idée qui, pour les organisateurs, pourrait faire son chemin. 

Le choix de l’Orient : une véritable ruche
 
C’est que le Choix de l’Orient est devenu l’un des événements phares du Salon du Livre. Durant plusieurs semaines (depuis la toute première sélection du Goncourt), des cours spéciaux sont prévus dans les universités, des réunions s’organisent. Encadrés par leurs professeurs, chapeautés par un jury étudiant et accompagnés par leur présidente, les jeunes lisent, discutent, écrivent des chroniques sur le blog consacré à l’événement, en attendant les délibérations et la proclamation du prix. Un moment très attendu qui aura lieu ce 2 novembre au Salon du livre et que suivra un débat public rassemblant le Grand jury étudiant, en présence de Didier Decoin, écrivain et scénariste membre de l’Académie Goncourt, mais aussi de Sorj Chalandon, auteur du Quatrième mur, lauréat du Choix de l'Orient 2013, à qui sera remis son livre traduit en arabe par l’éditeur Dar al-Farabi. 

Émotion 2013
 
À l’annonce de sa victoire, Sorj Chalandon a promis qu’« il s’engageait à essayer de ne pas pleurer ». Il faut dire que le choix de l’Orient de l’an dernier était riche en émotions. 
Le quatrième mur (formule qui désigne le mur imaginaire qui sépare les acteurs de théâtre de leur public) revient sur un épisode terrible de notre histoire (et de celle de l’humanité). L’auteur, ancien reporter pour Libération, et aujourd’hui journaliste au Canard Enchaîné, est envoyé au Liban en 1982 pour couvrir les massacres de Sabra et Chatila. Une blessure portée pendant trente ans, et que pansent les mots de son narrateur Georges (double de Sorj !) : « J’ai renvoyé mon narrateur marcher sur le sang, là où je n’en étais plus capable. C’est par lui que je me suis enfin autorisé à dire “Je”, ce qui n’est pas permis pour un journaliste. » 
« Écrire m’a sauvé » répète inlassablement Chalandon. « Les livres libèrent, c’est pour cela que les dictateurs les font disparaître », rappelle-t-il aux lycéens français qui, eux aussi, ont fait du Quatrième mur leur Goncourt gagnant. Normal que sa cause et son expérience aient interpellé les étudiants d’Orient. 

Qui sera sacré choix de l’Orient 2014 ? Aucun pronostic possible avant la proclamation du prix, « le principe étant justement de préserver l’entière liberté de choix aux jeunes étudiants », expliquent les organisateurs. Sans armes ni munitions, les mots peuvent réécrire le monde, la littérature est formelle. Et cela se passe ici, sous le ciel d’automne quelque peu flétri de notre petit pays d’Orient.




Déclaration du prix « Liste Goncourt/Choix de l’Orient », le 2 novembre à 16h (Agora)
 
Didier Decoin au Salon
Table ronde « Beyrouthin, une faute de français ? », le 1er november à 19h (Stand IFL)

Rencontre autour du Dictionnaire amoureux des faits divers le 2 novembre à 19h (Salle A)/ Signature à 20h (Antoine) 
 
 
« Les livres libèrent, c’est pour cela que les dictateurs les font disparaître »
 
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