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2017-08 / NUMÉRO 134   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le Choix de l’Orient
Une chronique littéraire romancée
À l’heure où Kamel Daoud fait l’objet d’une campagne hostile en raison de ses opinions, L’Orient littéraire publie l’étude critique d’une étudiante qui s’est distinguée lors des délibérations du jury de la Liste Goncourt/Le Choix de L’Orient (prix lancé par l’Institut français et l’AUF) qui a primé en 2014 le livre de l’écrivain algérien :

Par Dima El-Chami
2015 - 01
Monologue d’un homme qui se tient à la porte de la vieillesse, « piégé entre la mère et la mort » – ce qu’il était dès son enfance. Haroun résume ainsi sa vie vécue à l’ombre de son frère aîné Moussa, l’ « Arabe » tué par Meursault dans L’étranger d’Albert Camus. Le narrateur, personnage principal, raconte à son destinataire, qui est d’ailleurs sans voix dans le roman, le parcours tragique de sa vie après le meurtre de Moussa, notamment le fardeau trop lourd de la vengeance que sa mère veillait à lui faire porter.

Le lecteur est ainsi associé au récit de la misère d’un enfant qui vivra son adolescence puis son âge adulte dans la pauvreté, invisible à sa propre mère. Haroun se voit ainsi poussé au crime par sa mère qui ne sera calmée que par le sang d’un Français, un « Meursault » comme les autres. Leur rapport demeure cependant conflictuel et se répercutera dans ses relations amoureuses. Et l’épisode de Meriem, chercheuse qui renseigne Haroun sur le roman relatant le meurtre de Moussa, en est témoin.

Kamel Daoud est le premier à s’interroger sur l’identité et l’histoire de cet Arabe, et lui seul y répond. Ayant osé empiéter sur le territoire de Camus sans jamais lui voler les moutons, le rédacteur en chef du Quotidien d’Oran met son statut de « chroniqueur » au-dessus de tout pour placer LE Camus côte à côte avec son Meursault dans la cage des accusés et prendre le public comme témoin à charge de ses choix de narration. Il s’agit d’un réquisitoire qui confond Camus et Meursault – ils étaient d’ailleurs une seule personne dans l’édition algérienne du roman aux éditions Barzakh – les accusant tour à tour non seulement du meurtre mais de la duperie qui a laissé la victime, Moussa, inconnue et inconnaissable dans les investigations puis dans le roman camusien. 

Ce roman s’avère être une attestation de l’excellence de Daoud dans le jeu du pour et du contre, des faux-semblants et des clins d’œil souvent ironiques. Dans une narration chronologique qui change de lieu selon que le destin du personnage l’entraîne ici ou là, le lecteur fait le tour du paysage algérien politique, social et religieux sous un angle de critique sévère. La colonisation contre la Libération, les regards curieux et accusateurs envers une mère en deuil rusée et son fils indifférent à tout, et bien sûr la religion oppressante face à une liberté et un humanisme presque obsessionnels. Le tout sera géré par une philosophie qui se conforme souvent à l’humanisme camusien : « Cela me choque, cette disproportion entre mon insignifiance et la vastitude du monde (…), entre ma banalité et l’univers ! », faisant écho au Mythe de Sisyphe de Camus « L'absurde naît de cette confrontation entre l'appel humain et le silence déraisonnable du monde ». Sans oublier les allusions rapides au Cycle de l’Absurde camusien :  « le malentendu », « crime philosophique », Haroun devenant ainsi un Sisyphe dont le rocher n’est autre que le cadavre de Moussa.

Par ailleurs, s’ajoute à Sisyphe une multitude de personnages et de composantes mythologiques dont Moïse et sa canne qui divise la mère, la chemise qui rend la vue à la mère comme celle de Youssef, le paradis premier et un vaste champ de mythes qui laisse place à l’évasion rêveuse du lecteur.

Bref, Kamel Daoud se lance le défi de se mesurer à Albert Camus et tente de relever le défi sans jamais céder à la tentation de la comparaison. Dans sa robe de juge, il qualifie L’étranger de « chef-d’œuvre », de « miroir tendu à (son) âme et à ce qu’(il) allait devenir dans ce pays, entre Allah et l’ennui », tout en espérant qu’on dirait de même de son Meursault, contre-enquête.
 
Dima El-Chami
Université Libanaise 
Département de Lettres françaises
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud, Actes Sud, 2014, 153 p.
 
2017-08 / NUMÉRO 134