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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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L’autel des morts de Henry James


Par Gérard BEJJANI
2014 - 02
Février a toujours eu sa teinte d’amour.

Venue au monde un premier février, elle lui a donné sens et profondeur. Puis elle l’a quitté sans jamais partir, elle survit dans une essence plus simple et plus intense, dans son « absence consciente ». Pour elle seule, l’autel se dresse, ardent et heureux, et à chaque heure, il dit encore le souvenir d’aimer. 

Le jour où il perd sa cousine, minée par la tuberculose à vingt-quatre ans, Henry James porte déjà L’autel des morts, « la belle et bénie nouvelle » qui doit apaiser sa douleur. Mary Temple inspire le personnage de Mary Antrim, éteinte d’une fièvre maligne la veille du mariage. La mort suspend les noces dans un amour éternel, et depuis, George Stransom, comme Orphée pleurant Eurydice, voue un culte sans bornes non seulement à la défunte, mais à tous ceux qu’il appelle « les Autres ». Il leur consacre une chapelle pour qu’ils possèdent « quelque chose qui (soit) irrévocablement à eux ».

On pourrait plaindre Stransom, et avec lui, tous ceux qui avaient pu subir tant de pertes, « mais après tout, (ils) n’étaient pas pauvres, ils étaient riches puisqu’ils avaient pu perdre autant ». On pourrait aussi lui reprocher de transformer cette fête de la mémoire en un cérémonial macabre, un défilé nécrophile. Mais pour Stransom et pour d’autres pèlerins, c’est devant l’autel qu’on accepte joyeusement le deuil, « comme on supporte un mal qui commence à céder à la guérison ». Il s’agit donc d’un apprentissage de la mort qui, même s’il dérange, enseigne au lecteur la blanche liturgie de la passion et de la fidélité. James érige une morale à la fin du XIXe siècle ─ et en ce début du XXIe où le positivisme et le matérialisme se moquent des romantiques, où l’on ne veut plus entendre parler que de sexualité, d’amourettes provisoires et non de sentiments définitifs. Ce que Stransom refuse d’admettre, c’est que les êtres et l’amour puissent finir, passer, trépasser. Il faut étouffer le mouvement du cœur, se purger du baroque en l’homme, reconquérir l’unité perdue, attiser le foyer afin que chaque flamme soit, comme l’écrit Bachelard, « un sablier qui coule vers le haut », la « fine pointe de l’âme » de Jean de La Croix.
Le mausolée se colore de fleurs et l’on se surprend en train de plonger, avec Stransom, en « ces profondeurs plus calmes que les profondes cavernes de la mer ». On y descend comme dans une chapelle utérine, car qui est cette Mary Antrim, cette Eurydice, ou cette autre femme sans nom qui se substitue doucement à la fiancée, toujours là, à la même place, aussi assidue que lui-même devant l’autel, telle l’Hestia du temple, sinon la Grande Absente, celle qui s’en est allée le matin où l’homme est sorti de l’enfance ? La rêverie funéraire accomplit le vœu de revenir au royaume originel, de demeurer dans le giron qui précède la sombre naissance au monde. Rien ne peut détourner de l’angoisse du vide si ce n’est le « cierge qui fera pâlir tous les autres », celui pour lequel Stransom s’enferme dans l’église en attendant d’y mourir parce qu’il ne se reconnaîtra lui-même qu’au regard de l’Absente. On comprend dès lors son traumatisme quand il apprend que la nouvelle madone, en qui enfin il retrouve l’image de sa bien-aimée, « s’était agenouillée chaque jour dans le sanctuaire » pour un autre que lui. Et non pas un inconnu, mais Acton Hague, l’ami de toute sa jeunesse, adulé au temps de l’université, puis haï pour une insulte irréparable qui ne sera jamais éclaircie. Stransom découvre avec effroi le portrait d’Acton dans la chambre tapissée de reliques de sa compagne, alors qu’il se sentait « enfin en pleine possession d’elle ». Ce musée en l’honneur de son ami le foudroie, il témoigne de la préférence de l’épouse-mère pour celui qui est venu, et surtout, qui est parti en premier. Pour le frère aîné, William James, professeur acclamé à Harvard tandis que le petit Henry n’est qu’un déraciné, honteux de ce mal qu’il essaie de taire en lui, son homosexualité. La passion de Stransom pour l’inconnue se confond avec sa passion pour Hague, son double et son rival devant l’auguste face maternelle, et peut-être aussi son amant interdit, refoulé comme une tare hideuse, puis vénéré par procuration, à travers une Pénélope fantasmée. On se demande finalement qui aime qui dans la relation triangulaire où la femme n’est plus une présence charnelle, mais ce qu’il en reste, un esprit, une idée, une médiatrice du désir. 

À moins que Mary Antrim, disparue et réincarnée en une autre, ne soit la consolatrice des affligés, la Vierge qui manque tant à l’Église protestante et qui, de toute façon, considère tous ses enfants de la même manière : « Il n’y en aura jamais assez. J’en voudrais des centaines et des centaines. J’en voudrais des milliers. Je voudrais une véritable montagne de flammes ». Que Stransom se souvienne alors du grief contre son frère, et qu’il laisse son offrande pour aller d’abord se réconcilier avec lui. Le cierge attendra et Mary sera toujours à la même place. Elle n’est pas ici « pour ce qui (la) concerne », elle est ici « pour eux ». 

Et pour elle, l’autel se dresse. Car si la mère n’est pas vivante, « Christ non plus n’est pas ressuscité. Et si Christ n’est pas ressuscité, notre foi est illusoire ». Je l’entends alors, au-dessus de ces lignes tremblotantes, me chuchoter encore son amour qui n’a pas fini d’aimer.



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La chambre verte, film de et avec François Truffa
Ce que Stransom refuse d’admettre, c’est que les êtres et l’amour puissent finir, passer, trépasser.
 
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