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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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La nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau


Par Gérard BEJJANI
2014 - 12
Je sens avant de penser. Et je continue, même à un âge avancé, à graver ton nom dans l’écorce, à copier tes mots un à un, à rassembler toute mon âme en toi seule, à me jeter, comme Rousseau, dans le pays des chimères. 

Saint-Preux doit garder encore aujourd’hui, vif et chaud, le souvenir de la belle Julie d’Étange. Le jeune roturier a su très tôt que sa « naissance et (sa) fortune ne peuvent lui permettre d’aspirer » à la fille du baron. Dès la première leçon, il a dû aussi deviner que la pédagogie le mènerait là où elle mène toujours, à l’entente des cœurs, puis à l’érotisme vibrant avec les livres et entre les lignes, dans un regard de moins ou un frôlement soudain. Il n’a jamais eu d’admiration pour Abélard, l’Aristote des Gaules, le célèbre magister du XIIe siècle, parce qu’il le juge insensible envers la tendre Héloïse qu’il enferme dans une abbaye pour conserver sa haute réputation de théologien. Non, Saint-Preux, lui, écrira les lettres les plus enflammées à son élève, sa nouvelle Héloïse. La situation se reconstruit par interversion du couple médiéval : ici, Saint-Preux brûle d’un feu dévorant et Julie, au plus fort de l’épreuve, reste maîtresse d’elle-même. 

C’est donc à l’amant que Rousseau s’identifie dans son élan qui le fait s’emparer de Julie, s’agiter de sa froide présence, rouler dans son esprit des projets funestes, jusqu’à vouloir la précipiter dans les flots pour y « finir dans ses bras (sa) vie et (ses) longs tourments ». Près d’elle, il souffre de ne la toucher qu’à peine, d’autant qu’elle appartient à un autre, au père ou à l’époux. Loin d’elle, il la retrouve partout, les arbres lui prêtent leur ombre, le torrent, le chemin, la pureté de l’air, tout le paysage lui peint celle qu’il cherche. Il l’embrasse mieux dans ses songes que dans la proximité, toujours fade, toujours amère. Il la possède mieux dans l’espace de la lettre qui devient fantasme, chair plus vivante que l’être réel, « occupation charmante » à laquelle il destine ses soirées comme à une douce volupté, à la fois onanisme et création artistique.

L’écriture, comme la passion, naît dans la clandestinité, elle se nourrit d’absence, d’impossible, d’inassouvissement. Julie tente de l’expliquer à son homme quand elle déclare qu’« on jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère » et que « l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux ». Voici le principe de la fin’amor qui grandit dans la distance physique ou épistolaire : l’amour sans le mariage, par opposition au mariage sans amour qui engage Julie avec M. de Wolmar par soumission au père. Mais dès lors qu’elle conclut le sacrement, Julie s’impose des sentiments fidèles, non pas tant une vie bourgeoise qu’une vie se soutenant en sa droiture. Au lieu de nier sa passion pour Saint-Preux, de la refouler dans une culpabilité malsaine et ravageuse, elle la révèle à son mari et aux autres, elle se l’avoue surtout à elle-même, sans remords et sans tache, parce qu’elle a voulu « concilier la tendresse filiale avec l’indomptable amour ». Elle conserve sur elle l’empire de sa volonté qui n’use pas le plaisir, qui l’attise au contraire par la privation et la sévérité. Dieu ne nous a-t-il pas donné « la raison pour connaître ce qui est bien, la conscience pour l’aimer, et la liberté pour le choisir » ? En se proposant de « plier tous ses désirs à la règle », de les « accoutumer à l’obéissance », Julie finit par ressembler à une abstraction, elle incarne la conscience triomphante qui constitue, pour Rousseau, avec l’instant originel où l’homme sortit des mains de son Créateur, la condition du paradis sur la terre.

Ainsi, à eux deux, Julie et Saint-Preux représentent les faces duelles du philosophe qui s’étonne de ce que « deux choses presque inalliables s’unissent » en lui, une « lenteur de pensée jointe à une vivacité de sentir ». Il est ardeur, mortelle impatience avec Saint-Preux et il se rêve Julie, idée et raison, félicité continuellement ébranlée. De Saint-Preux à Julie, il y a le trajet qui va de la tension au relâchement, de l’Éros à l’Agapè, de la violence à la volition, et chaque lettre que l’homme lige écrit à genoux, refait le voyage vers cet autre lui-même, non pas délesté de sa ferveur, mais presque assagi, grâce à une courageuse discipline de tous les jours. 

À moins que le parcours ne se fasse en sens inverse quand, à la fin du roman, Julie s’exalte pour deux, en esprit mais aussi en volupté : « Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! », il n’a plus qu’à mourir. Elle part « au moment favorable » après avoir sauvé son fils de la noyade. Celui qu’elle ramène à la vie, c’est son autre enfant, Saint-Preux, qui a toujours craint l’abandon, espérant en Julie, comme Rousseau en Mme de Warens ou en Sophie d’Houdetot, la figure mariale et maternelle. Celui qu’elle sauve, c’est aussi son mari, M. de Wolmar, qu’elle convertit à la foi chrétienne par son ultime sacrifice. C’est l’humanité entière à qui elle promet un gage de bonheur innocent, d’eudémonie, fondé sur la conscience et la vertu. La dernière lettre de Julie concentre, en quelques mots, tout un siècle de penseurs et de sagesse.

Or, sur son lit de mort, Julie confie une étrange mission à son amant. Elle le charge de « la servir dans la meilleure partie d’elle-même », de demeurer au milieu de sa famille, de la retrouver dans une autre femme, puisque « Claire et Julie seront si bien confondues qu’il ne sera plus possible de les séparer ». Elle se transforme en prêtre qui célèbre un mariage posthume et s’invente « des nœuds plus étroits encore pour unir tout ce qui (lui) est cher ». Le legs de Julie est immense, il annonce, sans le savoir, que la raison s’effacera avec elle, avec les Lumières, et que de cette mort propitiatoire viendra la confusion dans les cœurs, autrement dit, le vague à l’âme, le mouvement délicieux et fébrile, qu’on appellera le romantisme. 

Julie est mère de toute une génération qui la chantera, à jamais disparue, comme Orphée son Eurydice ou Werther sa Lotte adulée. Le mot de Goethe s’éclaircit enfin quand il compare les deux plus grands philosophes du XVIIIe siècle : « Voltaire, un monde qui finit ; Rousseau, un monde qui commence. » Pour plusieurs décennies au moins, il sera plus doux de sentir comme Jean-Jacques, et d’aimer avec Saint-Preux, les yeux bandés, même ses chimères et son luth constellé.



Prochain article : Teru Miyamoto, Le brocart.
 
 
D.R.
« Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! »
 
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