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2017-05 / NUMÉRO 131   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le Spleen de Paris de Charles Baudelaire


Par Gérard BEJJANI
2017 - 01
Jamais ville ne m’a autant attristé. Paris sous son grand ciel gris. Paris au pas de mon chagrin. De ma soif profonde dans la nuit.

Le recueil de Baudelaire entre les mains, ou à l’esprit, je laisse pourtant l’intuition guider mon chemin. Et chaque page s’ouvre comme le pan d’un tableau sur la cité du Second Empire, souffrante et déchue, avec ses langueurs et ses destins anonymes. Pour le promeneur solitaire, la rue offre des potentialités mystérieuses, tout y est vacance, disponibilité à l’imprévu, « à l’inconnu qui passe ». La bohème tire de sa marche une expérience insolite, une écriture moderne, en prose, en lacis, en soubresauts, telles les ondulations des parcs et des venelles. La déambulation silencieuse au sein de la multitude cherche un corps, elle y entre, elle le visite, quel qu’il soit, mauvais vitrier, galant joueur, petite-maîtresse, vieux saltimbanque, chien ou cheval de race ! Parfois même, frappée par le soleil, elle s’arrête devant le portail d’un vaste château. On y voit un enfant splendide, délaissant son joujou préféré, diverti par ce qui s’agite de l’autre côté de la route, entre les chardons et les orties. La mise en abyme s’allonge : le lecteur suit le flâneur qui, attentif à débusquer le gibier des boulevards, observe le garçon riche qui, à son tour, regarde un marmot, lui-même absorbé dans la contemplation d’une boîte grillée. L’objet vers lequel convergent toutes les tensions oculaires est, contre toute attente, un rat vivant ! L’animalité gesticulante vaut plus que l’humanité inerte de la poupée vernie et luxueuse gisant sur l’herbe. Et le rat, comme la charogne, se mue en source d’inspiration, présente en toutes choses pour qui sait découvrir la vérité sous « la répugnante patine de la misère ».

Elle demeure là cependant, au détour d’un sentier, la misère, l’obscure ennemie, « l’inquiétude d’un malaise perpétuel ». Le spleen, qui tombe sur la ville, à la fois chérie et maudite, habite la pensée du poète. Le sol lui apparaît aussi désolé que l’azur, les hommes semblent courbés par « leurs écrasantes chimères », le crépuscule amplifie la sinistre ululation des « infortunés que le soir ne calme pas ». Pourquoi tant de désespoir, tant de pesanteur dans Paris, sinon parce que Baudelaire s’y sent, encore et toujours, exilé, lui qui aspire à la Beauté supérieure, « déesse et immortelle » ? À chaque fois qu’il espère la saisir, elle lui échappe et, là où ses compagnons disent « Enfin ! », le poète s’écrie : « Déjà ! ». Il a beau supplier la bien-aimée, voyager dans l’océan de sa chevelure, s’y baigner, s’y réchauffer dans un plongeon qui l’accroche aux tresses, même lourdes et noires, comme à l’ombilic, il a beau essayer de mordre, tel un vampire, aux cheveux élastiques, il ne réussit qu’à « mordiller » le sein perdu, fantasmé, mythifié. Presque mystique dans sa verticalité et sa radiance, la toison incarne cet « abominable instinct du Beau » qui fait considérer la femme, et Paris, et toute la terre, comme le reflet avorté du Paradis. Toujours frustrée, l’âme engourdie arpente les quartiers, les paysages, elle traverse les pays, les aurores boréales et, bannie en elle-même, elle se répète à l’envi : « Anywhere out of the world ». 

Pourtant, ailleurs comme ici, l’artiste se trouve plus proche du bonheur que le reste des hommes, parce que justement, son désir le déchire, il « brûle de peindre » Celle qui s’enfuit très vite, la fleur éclose à peine, la lune qui s’étend sur nous « avec la tendresse souple d’une mère », l’implacable Vénus aux yeux de marbre. Il semble avoir reçu, contrairement à l’égoïste, le don de se fondre dans la foule affairée, dans l’agitation parisienne pour transformer l’orgie en cène ineffable, de communion, de « jouissance universelle ». Grâce à lui, les deux enfants séparés par la grille peuvent désormais se sourire l’un à l’autre, « fraternellement avec des dents d’une égale blancheur ». Grâce à lui, la fenêtre éclairée d’une chandelle devient porteuse d’infini. Plus leste qu’Asmodée, il soulève les vagues de toits par la force de son imagination, cette « reine des facultés ». Et, avec le visage d’une femme mûre, entr’aperçue dans le trou noir de la vitre, « avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien », il réinvente son histoire, ou plutôt sa légende. Il redonne à la poésie sa tâche originelle qui consiste, selon l’étymologie grecque, dans l’acte de fabriquer, de créer, de recréer l’univers. La main qui caresse la chevelure, qui secoue des souvenirs dans l’air ou le rat dans sa boîte, est celle-là même qui écrit. Baudelaire est un faiseur d’images, de ribotes, de vies poétiques, plus fécondes et plus enivrantes que la vraie vie.

Je me dégage enfin du livre et je lève des yeux pleins de larmes en pleine rue, sans père, ni mère, ni sœur ni frère. Mais je sais que l’enchanteur, le marchand de rêves s’y cache quelque part, même dans la coupole basse de Paris, et qu’il veille, fervent et discret, à la douce mélodie. Alors, sans prévenir, elle m’arrive en un amoureux murmure. Et soudain la triste grisaille qui flotte sur les épaules et les pavés, passe là-bas, là-bas, en « merveilleux nuages ».


 
 
© Étienne_Carjat, 1862
 
2017-05 / NUMÉRO 131