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Zweig et Cendrars à la croisée des mondes


Par Richard MILLET
2013 - 07
Tout semble opposer Stefan Zweig et Blaise Cendrars. 

Zweig, né à Vienne en 1881, appartient à la grande bourgeoisie juive de l’empire austro-hongrois, sans laquelle la culture européenne ne serait pas ce qu’elle est. Il est l’auteur d’une œuvre abondante (romans, récits, nouvelles, biographies, essais, théâtre) qui a d’emblée connu le succès ; lequel dure toujours et fait considérer Zweig comme un écrivain « pour femmes », équivalent germanique d’un d’Ormesson, et inférieur à ses contemporains autrichiens : Rilke, Musil, Broch, Roth, Kraus, Kafka… Certes, ses biographies de Marie Stuart, Marie-Antoinette, Erasme, Balzac, ont de l’élégance et le frémissement de ses inquiétudes, tout comme ses miniatures historiques, ici recueillies : Les Grandes heures de l’humanité. Zweig vaut pourtant bien mieux que sa réputation. S’il n’invente rien, contrairement à Kafka ou Musil, s’il n’achève qu’un seul roman : Impatience du cœur (plus connu sous le titre de Confession dangereuse) et qui est un chef-d’œuvre, au même titre que Le Lieutenant Gustl de Schnitzler ou La Marche de Radeztky de Roth, c’est dans la nouvelle et le roman court qu’il donne le meilleur de lui-même, comme Paul Morand, un autre contemporain, qui écrivait néanmoins plus sec. De ce monde cosmopolite, mélancolique, crépusculaire, témoignent les œuvres rassemblées dans ces deux volumes de La Pléiade, parmi lesquelles on retrouve, dans de nouvelles traductions, non seulement les plus célèbres : la bouleversante Lettre d’une inconnue, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Brûlant secret, Angoisses, Amok, Confusion des sentiments, mais d’autres, aussi, non moins étonnantes, comme La Nuit fantastique, Naufrage d’un cœur, Clarissa, Nouvelle du jeu d’échecs… Des récits qui séduisent autant par l’analyse des variations amoureuses (on sait que Freud admirait Vingt-quatre heures de la vie d’une femme) que par la fluidité narrative, à laquelle les nouveaux traducteurs rendent justice.

Cendrars, lui, est né Frédéric Sauser, en Suisse, à La-Chaux-de-Fonds, en 1887, dans une famille de protestants francophones. Les mauvaises affaires de son père et ses études chaotiques le conduiront très jeune à Moscou, pour un stage dans l’horlogerie. Il assiste à la révolution de 1905, tombe amoureux d’une jeune fille de 16 ans qui meurt brûlée vive, se rend à Paris où il épouse une Polonaise, puis à New York (qui lui inspirera son poème Pâques à New York), revient à Paris où il devient Blaise Cendrars sur les cendres de son « helvétude », fréquente Apollinaire, Chagall, Cocteau, Braque, Reverdy, Modigliani, s’intéresse au cinéma, à l’aviation, s’engage en 1914 dans la Légion étrangère, est blessé, amputé du bras droit, naturalisé français en 1916, et devient écrivain de la main gauche. On lui doit un des plus beaux poèmes de la modernité française : Prose du Transsibérien, et un roman des plus étranges : Moravagine, dont le héros est une sorte de « double démoniaque » de l’auteur – et que j’ai découvert dans une édition de poche achetée d’occasion à Saint-Malo, en 1974, son premier lecteur l’ayant acquise à Beyrouth, à la librairie Antoine du Starco : je veux voir là un signe plus qu’un hasard, ce qui va bien avec Cendrars, qui soutenait l’idée qu’il faut créer sa vie, notamment en partant, bien plus qu’en voyageant, l’absolu du départ relançant sans cesse les dés. 

D’où la prépondérance de l’autobiographie sur son œuvre romanesque, somme toute assez mince (outre Moravagine : L’or, Les Confessions de Dan Yack). On se réjouira donc de voir réunies dans deux volumes de La Pléiade ses œuvres autobiographiques : Sous le signe de François Villon, L’Homme foudroyé, La Main coupée, Bourlinguer et Le Lotissement du ciel. Des textes tellement chargés de noms, de départs, de retours, d’événements réels ou rêvés, recomposés ou donnés avec la verdeur du surgissement, qu’on a l’impression non seulement de lire des romans, mais aussi que la vie de Cendrars est infiniment inventée, dans une langue fiévreuse, naturelle, directe, habitée par la volonté de dire le monde – le « monde entier », avec une liberté qui sera bientôt celle d’un Henry Miller, d’un Kerouac. Des textes, enfin, dont la réunion, comme pour Zweig, permet de prendre la mesure d’un écrivain et de se débarrasser de l’image réductrice du « bourlingueur ». Il fut bien plus que cela. « Je me suis fabriqué une vie d’où est sorti mon nom », déclare-t-il dans une interview de 1953. On pourrait aussi bien dire qu’il s’est créé un nom d’où est sortie sa vie ; un nom sur lequel il a bâti une œuvre qui invente le monde à mesure qu’il l’écrit ; le monde futur, ai-je envie de dire, par opposition au Monde d’hier de Zweig, heureux complément que La Pléiade donne aux romans et nouvelles : un magnifique et crépusculaire récit autobiographique ; un adieu à ce qui est mort avec les deux guerres mondiales.

Pourquoi, alors, mettre en regard ces deux écrivains, le juif viennois, raffiné et nostalgique d’un monde en train de disparaître, qui se suicidera au Brésil avec sa deuxième femme, en 1942, et le moderne et brutal helvéto-français, qui séjournera au Brésil dès 1924, et que Cocteau surnommait le pirate du Léman, Picabia le Suisse errant, Dos Passos l’Homère du Transsibérien, Simenon le boucanier du roman et de la poésie, et lui-même un brahmane à rebours, et qui mourra en pleine gloire, à Paris, en 1961, quelques mois avant Hemingway ? En vérité, ils se ressemblent sur bien des points : goût des femmes, cosmopolitisme, errance géographique, exil, curiosité, liberté d’esprit ; et, surtout, ils ont évoqué, chacun à sa façon, un monde que, par la littérature, il ont empêché de sombrer dans l’oubli, Zweig en traquant la vérité des cœurs, et Cendrars, qui a laissé sa main droite dans le passé, montrant que le futur est déjà du passé ; si bien que nous pouvons trouver en eux de quoi résister à la mondialisation et la déculturation qui l’accompagne.


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Œuvres autobiographiques complètes, T. 1&2 de Blaise Cendrars, sous la direction de Claude Leroy, Pléiade/Gallimard 2013.
Romans, nouvelles et récits, T. 1&2 de Stefan Zweig, sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre, Pléiade/Gallimard 2013.
 
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