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Fitzgerald entre gloire et damnation


Par Richard MILLET
2013 - 08
Bien qu’il soit devenu un classique, la place de Francis Scott Fitzgerald est encore incertaine hors des États-Unis. Il est tout à la fois le chef de file et l’enfant terrible de la Génération perdue – celle de Hemingway, T.S. Eliot, Faulkner, Steinbeck, Dos Passos, Henry Miller, Gertrude Stein, tous nés à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe, et qui sont allés chercher après-guerre, en Europe, notamment en France, comme s’il fallait se mesurer avec le pays même de la littérature, de quoi donner à l’Amérique son vrai socle littéraire. 

Fitzgerald est né en 1896, dans l’Amérique profonde, à Saint Paul, Minnesota. Il meurt à Hollywood, en 1940. Trajectoire exemplaire. Il laisse cinq romans, cinq recueils de nouvelles, et un ensemble d’articles ici réunis sous le nom de « récits », ces deux volumes de La Pléiade nous permettant d’avoir, dans de nouvelles traductions, une vue d’ensemble de l’œuvre et de saisir mieux qui fut ce feu follet qui a publié très tôt, dès l’âge de 13 ans, des nouvelles dans un bulletin paroissial avant de devenir, en 1925, l’auteur d’un roman, Gatsby le Magnifique, qui est un peu l’arbre qui cache la forêt, de la même façon que la légende dissimule l’écrivain.

La légende ? Gloire littéraire (dont il dira à la fin qu’elle n’est, quoique plus durable, rien comparé à celle d’un acteur de cinéma ou d’un homme politique), alcoolisme, séjours en France et en Italie, Hollywood, Zelda, sa muse noire, proie de l’alcoolisme et de la folie, leur fille Scottie, et puis le déclin, heureusement rapide, enfin la mort, à 46 ans, en quelque sorte veillé par l’ombre magnanime du grand Gatsby à qui Warren Baxter, Alan Ladd, Robert Redford et  Leonardo Di Caprio prêtent des visages qui n’effacent pas celui que nous nous créons en lisant.

Avouerai-je qu’à ce roman pourtant si emblématique, je préfère, de loin, le premier roman de Fitzgerald, Loin du paradis (1920), qui évoque la formation d’un écrivain, et, surtout, Tendre est la nuit, que l’auteur qualifiait de « roman romantique » et qui est, comme le deuxième roman, Beaux et Damnés (1922), les variations du couple, celui de Francis et Zelda, à cela près que Tendre est la nuit (1934), qui se passe en grande partie sur la Côte d’Azur,  en évoque la décomposition, la folie de Zelda, et la « fêlure » de l’auteur qui déclarait n’être pas, à la fin, le même homme que celui qui avait commencé son roman, neuf ans plus tôt ? Quant à Stahr (plus connu sous le titre du Dernier Nabab), il est inachevé, et met en scène la vie singulière du producteur de cinéma Irving Thalberg.

Allons plus loin : excepté Tendre est la nuit, que j’ai découvert à l’âge de 15 ans, quand la vie cessait de ressembler à un film en noir et blanc, c’est aux nouvelles de Fitzgerald que va ma préférence, et moins à la veine légère et disparate de Garçonnes et philosophes (1920) ou celle, satirique, des Contes de l’âge du jazz ( 1922) qu’aux nouvelles, parfaites, pour la plupart, de Tous les jeunes gens tristes (1926)  et de Quand sonne la diane (1935) où sont évoqués le monde de Hollywood (Un dimanche fou), celui de Broadway (Double tort), les grandes demeures sudistes (La dernière belle) ou le Paris de 1930, après les Années folles (Retour à Babylone).

Enfin, particulièrement chers à ceux que guette le désenchantement de notre époque, il y a les récits et les articles publiés, comme les nouvelles, dans les journaux ou en revue, entre 1924 et 1939 : ils constituent une autobiographie souvent impitoyable ou mélancolique, qu’ils soient consacrés à l’art d’écrire et aux pannes de l’écrivain (« Cent faux départs », « L’après-midi d’un écrivain »), à sa génération (« Ma génération »), à New York (« Ma ville perdue »), aux insomnies (« Le sommeil et la veille ») ou à la dépression qui a donné son récit le plus célèbre, « La fêlure », dont voici le début : « Toute vie, bien sûr, au fil du temps se délabre… »,  mais à laquelle une traduction plus ancienne avait en quelque sorte donné, pour nous francophones, une tout autre allure, devenue quasi proverbiale : « Toute vie est bien entendu une entreprise de démolition… » C’est à ces incipit qu’on reconnaît un grand écrivain ; ceux de Fitzgerald sont souvent magnifiques, ironiques et mélancoliques tout à la fois : « En 1913, lorsque Anthony Patch eut vingt-cinq ans, cela faisait déjà deux ans que l’ironie, le Saint-Esprit de notre époque, était descendue sur lui – en théorie, du moins » (Beaux et Damnés) ; « Quand j’étais plus jeune et plus vulnérable, mon père, un jour, m’a donné un conseil que je n’ai cessé de retourner dans ma tête » (Gatsby) ; quant au début de Tendre est la nuit, il est délicieusement trompeur avec son décor cinématographique : « Sur les bords charmants de la Méditerranée, à mi-chemin entre Marseille et la frontière italienne, se dresse un vaste et fier hôtel aux murs roses » : le drame qui va se jouer là sera terrible.

C’est en français que nous lisons Fitzgerald, et nous n’avons qu’à nous louer des nouvelles traductions ici proposées ; pourtant, il leur manquera toujours ce qu’il manque à la poésie : la musique même de Fitzgerald, ce pour quoi, plus que pour la souple économie de ses narrations,  il est incomparable : son style, que Fitzgerald plaçait sous l’égide du plus délicat et du plus musical des poètes anglais : John Keats.


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Romans, nouvelles et récits (T. I & II) de Francis Scott Fitzgerald, sous la direction de Philippe Jaworski, Gallimard, « La Pléiade », 3 440 p.
 
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