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Villon, l'ode au temps qui passe et à la mort
Villon est assurément le premier des poètes maudits, en tout cas le premier poète moderne, par son usage de la mélancolie comme par la mise en scène autobiographique.

Par Richard Millet
2015 - 02
Autour de François Villon bruit un feuillage de noms et de vers qui constituent sa légende, comme chez tout écrivain dont les textes inventent la vie autant que l’existence décide de l’œuvre. 

Il est vrai que, pour Villon, nous en sommes réduits à bien des hypothèses, presque toutes données par ses poèmes et par la chronique judicaire. Villon est en effet un pseudonyme : celui de François de Moncorbier, ou des Loges, né en 1431, dans un Paris occupé par les Anglais. Charles VII règne sur une France déchirée par la guerre de Cent ans. Jeanne d’Arc a été brûlée vive quelques mois plus tôt. La poétesse Christine de Pisan vient de mourir. Nicolas de Cues publie son traité de La docte ignorance. Constantinople tombe aux mains des Turcs. Jérôme Bosch naît, tandis que Jacques Cœur s’éteint sur l’île de Chios. Villon, orphelin de père, est le fils d’une femme pauvre et pieuse qui le remet entre les mains d’un chanoine parisien, Guillaume de Villon dont il prendra en partie le patronyme. Bachelier puis clerc, il mène joyeuse vie au Quartier latin, en un temps également troublé par des révoltes estudiantines et une grève des professeurs. À 24 ans, il tue un prêtre au cours d’une bagarre; il s’enfuit, est amnistié, revient à Paris, est mêlé au cambriolage du collège de Navarre, quitte de nouveau Paris, trouve refuge à Blois, à la cour de Charles d’Orléans, autre grand poète français du XVe siècle. Mais Villon n’était pas un homme de cour, malgré trois ballades écrites pour le prince : il mène une vie errante, est emprisonné à Meung-sur-Loire d’où le tire l’avènement de Louis XI, rentre à Paris où il est rattrapé par l’affaire du collège de Navarre, en outre impliqué dans une rixe au couteau : condamné à la pendaison, il voit sa peine commuée en dix années de bannissement. On perd définitivement sa trace.

La légende, à laquelle Rabelais contribuera en assurant que Villon s’est retiré dans une abbaye du Poitou, naît avec la publication de ses poèmes qui s’inscrivent en quelque sorte dans cette disparition. Légende d’un poète libertin, criminel même, viveur, et croyant, semblable par certains côtés à Verlaine, et assurément le premier des poètes maudits, en tout cas le premier poète moderne, par son usage de la mélancolie comme par la mise en scène autobiographique.

Villon écrit presque toute son œuvre en octosyllabes qui mêlent les niveaux de langage. Elle se divise en deux ensembles : Le lais, ou Petit testament, drolatique œuvre de jeunesse (1455), et Le testament de 1461, recueil qui contient d’inoubliables ballades qui ont fait passer le poète à la postérité, puisque nombre de ses vers chantent dans la mémoire commune, cinq siècles plus tard, Villon fascinant des romanciers, Carco et Stevenson, des cinéastes, des musiciens comme Debussy ou, sur un autre plan, Brassens et Ferré. S’exprimant en son nom, Villon dit la joie et le regret, célèbre la beauté des femmes, y compris les prostituées, dit le temps qui passe et la mort. Jean Genet n’est pas très loin…

Ce que dit, incomparablement, la poésie de Villon, qu’on goûtera dans cette édition qui donne en regard des poèmes une mise en français moderne, outre des documents judiciaires et des lectures de son œuvre, de Clément Marot à Michel Butor, c’est la neige du temps tombant infiniment sur notre vie. Écoutons-la, cette voix qui traverse les siècles pour murmurer à nos oreilles ce que nous savons mais que nous n’entendions pas de cette façon : « Frères humains qui après nous vivez,/ N’ayez les cœurs contre nous endurcis,/ Car, si pitié de nous pauvres avez,/ Dieu en aura plus tôt de nous mercis. »

Ou encore, ces plaintes que ne renieraient ni Verlaine ni Apollinaire, ni tous ceux qui savent que rien n’est plus précieux que ce que nous perdons chaque jour, beauté, forces, visages : « Je plains le temps de ma jeunesse », « Mes jours s’en sont allés errant », « Mais où sont les neiges d’antan ? »


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Œuvres complètes de François Villon, Gallimard, « La Pléiade », 2014, 992 p.
 
2019-09 / NUMÉRO 159