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Michel Leiris, de la corne de l’Afrique à celle du taureau


Par Richard Millet
2015 - 03
Au début des années 1930, Michel Leiris aborde la trentaine. Il s’est marié, et est de plus en plus las de son existence littéraire, essentiellement surréaliste. C’est à Documents, la revue de Georges Bataille, qu’il rencontre l’ethnologue Marcel Griaule qui l’ouvre à sa discipline et l’engage comme archiviste de la grande mission Dakar-Djibouti qu’il prépare : l’une des dernières « expéditions » propres à déployer ce rêve d’explorateur dont Lévi-Strauss sonnera bientôt le glas. 
Voilà en tout cas pour Leiris l’occasion de rompre avec soi-même pour mieux se découvrir : il accepte de se séparer, dès janvier 1931, et pendant 21 mois, de son épouse et de son psychanalyste. Il consignera le récit de sa traversée de l’Afrique dans un journal qui est celui de la mission en même temps qu’un journal intime : on y suit, pas à pas, le trajet et le travail des ethnologues, leurs découvertes comme les conditions de leur longue marche à travers un continent mal connu scientifiquement. On y voit aussi Leiris devenir écrivain, et le journal de voyage se transformer peu à peu en un texte littéraire qui s’inscrit dans la lignée du Voyage au Congo de Gide. Le récit de voyage se double donc d’un itinéraire d’écriture que la réalité africaine met à l’épreuve avec une profondeur grandissante, qui dit la vraie naissance de Leiris à l’écriture : ce sera L’Afrique fantôme, où l’Afrique est devenue en quelque sorte le fantôme du récit, l’objet qui se dérobe tout en étant là, de la même façon que l’être Leiris est présent sans cesser de se dérober dans l’écriture.

Publié en 1934, L’Afrique fantôme est la première pierre d’un édifice autobiographique dont le texte le plus célèbre est L’Âge d’homme, devenu un classique français du XXe siècle, un de ces textes auxquels se mesure aujourd’hui toute entreprise autobiographique. Ce n’est pas un récit linéaire : Leiris y procède par tableaux, dont le célèbre portrait initial qui est dans toutes les mémoires pour sa précision et son absence de complaisance : « Je viens d’avoir trente-quatre ans, la moitié de la vie. Au physique, je suis de taille moyenne, plutôt petit. J’ai des cheveux coupés court afin d’éviter qu’ils ondulent, par crainte aussi que ne se développe une calvitie naissante. »

Le texte prend pour axe la personnalité sexuelle de l’auteur, et, plus précisément, la répartition des affects entre deux figures tutélaires : Judith et Holopherne, représentations bibliques de la séduction et de la castration. Qu’on ne s’y trompe pas : les secrets ici livrés n’ont rien de tapageur ; il s’agit plutôt d’une tentative d’exploration de soi par la langue écrite, que Leiris poursuivra, en l’approfondissant, dans les quatre volumes de La règle du jeu.

L’Âge d’homme est précédé d’un bref essai intitulé De la littérature considérée comme une tauromachie, dont le titre est devenu quasi proverbial, emblématique : il met l’accent sur le risque encouru par l’autobiographe, plus largement par l’écrivain authentique qui cherche la vérité sur soi et s’expose autant que le torero dans l’arène, les grands livres ne laissant indemnes ni leurs auteurs ni les lecteurs. La tauromachie proprement dite fait d’ailleurs l’objet du troisième texte recueilli dans ce volume de « La Pléiade » : Miroir de la tauromachie, paru en 1938, et dans lequel, après D.H. Lawrence et Hemingway, et aussi son ami Picasso, Leiris célèbre cette singulière liturgie de lumière et de sang.

Trois livres d’apparence diverses mais qui montrent la logique profonde de l’œuvre leirisienne, ce qu’elle risque comme ce qu’elle découvre, de la corne de l’Afrique à celle du taureau, dans la lumière et le sang d’une langue somptueuse.


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
L’Âge d’homme, L’Afrique fantôme de Michel Leiris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2014, 1456 p.
 
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