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Plusieurs siècles de poésie chinoise


Par Richard Millet
2015 - 04
La figure millénaire du lettré chinois, qui s’était développée parallèlement à celle du philosophe grec puis de l’humaniste européen, n’a pas laissé sa place à celle du romancier dans une Chine devenue la première puissance économique mondiale. Certes, le roman chinois existe, mais la littérature de l’ancien Empire du Milieu demeure poétique, au moins dans l’idée que nous nous en faisons. C’est que, depuis 3000 ans, savante ou populaire, la poésie exprime le mieux la Chine, sans doute à cause de la nature tonale de la langue qui en fait un « langage musical », écrit Rémi Mathieu, maître d’œuvre de cette belle anthologie qui va de la haute antiquité jusqu’à l’époque contemporaine.

Faut-il pour autant lutter contre le cliché qui fait surgir en nous la figure du poète chinois en homme ivre ou rêvant sous la lune au sein d’un paysage de brume traversée par une cascade, tel qu’on se représente par exemple le poète Li Bai ( Li Po) ? Voilà en tout cas l’occasion d’entrer dans un monde tout à la fois lointain et rendu un peu plus proche par la qualité et la diversité des traductions proposées.

En ouvrant ce livre qui est, en soi, un hommage à la tradition anthologique chinoise, on pourra s’abandonner au hasard des époques et des poèmes, ou bien en suivre l’ordre chronologique, en tâchant de comprendre les fondements, les lois et les variantes d’une tradition qui ne s’est pas éteinte, même si, en un temps où la publicité tend à remplacer la littérature, nous peinons à mesurer le rôle fondateur et unificateur de la poésie dans une nation. La poésie comme mémoire : c’est autre chose que de confier celle-ci au numérique…

Que la poésie chinoise soit un « marqueur social », l’expression d’une autorité, du pouvoir politique mandarinal, tout comme la calligraphie, le tir à l’arc, les mathématiques, c’est aussi indéniable que sa dimension effusive – notamment pour le sentiment amoureux ou celui de la brièveté de l’existence, comme chez Du Fu (Tou Fou) : 
« Il est facile de connaître le sens de la vie fugitive,
Mais dur d’amener un être à renier sa nature.
Dans les tréfonds de l’eau, le poisson exulte ;
Dans les bois luxuriants, l’oiseau aime retourner.
Affaibli et vieilli, j’accepte pauvreté et maladies ;
Renom et fortune ont de bons et de mauvais côtés.
Le vent d’automne caresse mon bâton de vieillesse ;
Du plus commun des mets jamais ne me lasserai. »

Il ne s’agit pas seulement d’une plainte ni de l’évocation d’un paysage : le poème s’inscrit dans une philosophie morale qui tend à une forme de sagesse, pourrions-nous dire sans plaquer une notion hellénistique sur une vision si chinoise du monde : Lao Tseu, fondateur du taoïsme en avait donné l’exemple, et Confucius vanté les mérites nombreux de la poésie classique, dont la valeur morale.

Du Fu qui vivait, comme Li Bai, sous la dynastie des Tang, appartient à l’âge d’or de cette poésie où l’état d’âme et le paysage sont des thèmes récurrents, avec l’amour, l’amitié, l’exil (mais, étrangement, pas la mer). 

Ainsi ce quatrain de Shen Zhou :
« L’année dernière, à son départ, les fleurs s’ouvraient,
Alors qu’elles s’ouvrent à nouveau, il ne revient pas.
Mille et mille regrets pourpres, rouges chagrins,
Entre mes pains dans le souffle du vent printanier. »

Deux choses nous manquent, évidemment : la calligraphie et la musicalité dans quoi s’énoncent ces poèmes, et qui rendent indissociables la peinture et la poésie, les poètes chinois étant souvent des peintres – et l’idéal une équivalence absolue, ou substitutive, qui tend à dissoudre l’extérieur et l’intime, le moi et le paysage :
« Pins et bambous sertissent le village de vert,
Deux rivières teintent le bateau d’émeraude.
On peine à chercher le printemps dans le froid,
On le trouve là où l’on sent battre son cœur. »,
écrit Tan Yuanchun, sous la dynastie des Ming.

Haizi, au XXe siècle, ne dira pas autre chose :
« Village, village aux moissons opulentes, j’y ai ma place
En passant moins je touche de choses, mieux ça vaut !
Village aimant le crépuscule, aimant la pluie
Ciel sans nuage pareil à ma douleur éternelle ».


 
 
« L’année dernière, à son départ, les fleurs s’ouvraient, Alors qu’elles s’ouvrent à nouveau, il ne revient pas. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Anthologie de la poésie chinoise de , Collectif, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2015, 1600 p.
 
2019-09 / NUMÉRO 159