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2017-08 / NUMÉRO 134   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Bernanos, le dépossédé


Par Richard Millet
2015 - 12
Bernanos est-il encore lisible, aujourd’hui, en ces temps de déchristianisation européenne et de grande fadeur romanesque ? Davantage : ne semble-t-il pas que, contre le romancier, on joue à présent plutôt le journaliste pamphlétaire et souvent prophétique des Grands cimetières sous la lune et de La France contre les robots ? Et même, pour ce qui est de l’œuvre romanesque, ne préfère-t-on pas, par paresse, l’adaptation cinématographique du Journal d’un curé de campagne, de Mouchette et de Sous le soleil de Satan, par Bresson et par Pialat, des chefs-d’œuvre, certes, mais qui ne remplacent pas la lecture des textes, de la même façon que l’opéra que Poulenc a tiré de Dialogues des Carmélites ne saurait dispenser d’en lire le texte ?

Il est vrai que Bernanos (1888-1948) n’a écrit que huit romans entre 1926 et sa mort, et que, contrairement à ses contemporains Mauriac, Martin du Gard, Montherlant, Malraux, il semble tourner le dos à des visions politiques ou plus simplement humanistes du monde, mettant en jeu des choses dont ses contemporains, déjà, n’avaient plus qu’une maigre idée ou ne voulaient pas considérer à ce point : des prêtres, l’innocence violée ou assassinée, la grâce, le salut, le surnaturel, le mal, le Démon… Celui-ci est d’ailleurs au cœur de son premier roman : Sous le soleil de Satan, paru en 1926, et qui l’a rendu célèbre, comme du dernier, Monsieur Ouine, paru au Brésil en 1944, et dont l’audace formelle a dérouté bien des lecteurs. La joie (1927) devait recevoir le prix Femina, et le Journal d’un curé de campagne (1936) le grand prix du roman de l’Académie française. On imagine mal, de nos jours, les jurys de ces prix couronnant de tels romans : c’est mesurer à quel point l’époque a changé et combien nous avons besoin d’en revenir, romans et essais de combat, à des écrivains comme Bernanos, dont cette nouvelle édition nous propose des textes plus conformes aux intentions de l’auteur, avec des notices remarquables sur chaque œuvre et la chronologie détaillée d’une vie dont les détails se perdent dans la première moitié du XXe siècle.

De quoi parlent ses romans ? À cette question, Bernanos lui-même avait partiellement répondu en présentant son Curé de campagne, en 1936, année où débutait cette guerre civile espagnole qui serait si importante pour lui, qui résidait alors aux Baléares : « J’aime ce livre comme s’il n’était pas de moi. Je n’ai pas aimé les autres. Le Soleil de Satan est un feu d’artifice tiré un soir d’orage, dans la rafale et l’averse. La Joie n’est qu’un murmure, et le Magnificat attendu n’y éclate nullement. L’Imposture est un visage de pierre, mais qui pleure de vraies larmes. » Orgueilleuse modestie mise à part, et si on excepte Un crime (1935), roman policier plutôt invraisemblable, et Un mauvais rêve (roman posthume issu d’une partie refusée d’Un crime), les trois meilleurs romans de Bernanos sont ceux de la fin : Journal d’un curé de campagne, Nouvelle histoire de Mouchette et Monsieur Ouine, romans dans lesquels l’enfant, le faible, l’innocent sont exposés et sacrifiés à Satan ou à ses relais (des adultes indifférents, des prédateurs sexuels) et pour lesquels notre pitié est infinie.

Faut-il avoir la foi pour lire ces romans souvent obscurs et traversés d’éclairs aveuglants sur l’âme humaine, écrits dans une langue somptueuse et comminatoire, qui ne laisse d’autre repos au lecteur que l’extase littéraire, un peu comme dans certaines scènes de Dostoïevski ? Non, bien sûr ; mais, dit Gilles Philippe dans sa lumineuse préface : « Dans une société postcatholique qui a délesté sa mémoire, une part se dérobe, que le romancier tenait pour essentielle. Mais peu importe après tout, dès lors que l’œuvre gagne à notre aveuglement une imprévisibilité et une étrangeté presque dostoïevskiennes, qui ajoutent à son mystère. Il est parfois bon d’arriver les mains vides… » Mieux : la littérature est le lieu d’une nudité, d’une dépossession absolue ; et rares sont les écrivains du XXe siècle qui nous bouleversent en nous y amenant. Bernanos est de ceux-là.


 
 
D.R.
Faut-il avoir la foi pour lire ces romans souvent obscurs et traversés d’éclairs aveuglants sur l’âme humaine ?
 
BIBLIOGRAPHIE
Georges Bernanos : Œuvres romanesques complètes de , 2 volumes, Pléiade/Gallimard, 2015
 
2017-08 / NUMÉRO 134