FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2017-11 / NUMÉRO 137   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Table ronde
Réflexions pour l’après-Charlie


Par Khaled Ziadé
2015 - 02
L’attentat abominable qui a frappé Charlie Hebdo a été comparé au 11 Septembre. Mais si l’attaque contre New York relevait plutôt d’un acte de guerre, similaire à Pearl Harbour, celle contre le journal français ne peut pas être considérée comme une agression étrangère : ses auteurs sont nés en France de parents algériens, et les victimes sont des personnalités ciblées en soi, actives dans une revue connue pour ses positions et ses caricatures visant l’islam et le Prophète. Les deux terroristes français sont des musulmans appartenant à al-Qaëda-Yémen, et leur action a reçu l’approbation de musulmans en dehors de la France et de certains groupes indignés par l’atteinte au Prophète, ce qui inscrit l’agression dans le sillage d’un phénomène terroriste transnational mené au nom de l’islam. Le 11 Septembre avait en outre mobilisé une coalition internationale contre le terrorisme, aboutissant aux deux guerres d’Afghanistan et d’Irak. Sans réussir à éradiquer ce terrorisme, la campagne en avait créé d’autres formes : il n’est désormais plus limité à la seule Qaëda, mais relève d’organisations contrôlant de vastes régions en Irak, en Syrie, au Yémen et en Libye, et qui se sont dotées de pseudo-États, comme Daech.

De prime abord, l’affaire relèverait de la liberté d’expression : se solidariser avec le journal, ce serait opter pour la liberté, s’abstenir, s’en faire l’ennemi – notamment pour les musulmans. La revue n’a pas fait de distinction, dans ce cadre, entre ceux qui utilisent la bannière de l’islam pour commettre leurs actes terroristes, et l’islam comme dogme et culture, persistant à tourner en dérision le Prophète, au nom de la laïcité et de la liberté. En tant que musulman imprégné des idées et de la culture de l’Europe, je conçois la laïcité comme la séparation de la religion et de l’État (la politique), et la liberté comme comprenant aussi la liberté de croyance. Comment les héritiers des Lumières ne réalisent-t-ils donc pas qu’il faut respecter une religion dont les adeptes représentent le 1/6 de la population mondiale ? Comment accepter en France une loi qui condamne tout révisionnisme vis-à-vis de l’Holocauste (qui n’a pas en soi une dimension religieuse) et ignorer, en même temps, ceux qui se moquent du symbole religieux de 6 millions de musulmans français ? Même si la revue défend la laïcité, elle ne fait que renforcer la radicalisation d’un côté et le racisme de l’autre.

À la suite de chaque événement majeur, surtout en Europe, l’on cherche à découvrir ou redécouvrir l’islam, en partant de faits actuels pour expliquer le passé, les dogmes et les idées. Il faudrait plutôt retourner au milieu du XIXe siècle, temps de l’apparition des penseurs arabes, musulmans et chrétiens de la Nahda, appelant à l’adoption des principes de liberté et de constitutionnalisme. Cette tendance s’amplifia jusqu’à la fin du XIXe siècle, lorsque, face aux convoitises européennes, le sultan Abdul Hamid appela la communauté musulmane à faire face aux États de l’Europe, dans un premier usage politique de l’islam. L’Europe se réjouit ensuite de voir Atatürk adopter la laïcité avec la chute de l’Empire ottoman, mais, après la deuxième guerre mondiale, elle encouragea néanmoins l’islam politique en Turquie pour faire face à l’Union soviétique et au communisme, ce que les États-Unis et leurs alliés feront ensuite dans les années 60 et 70, notamment en Afghanistan ou dans l’Égypte de Sadate. L’exploitation et même la création de groupes islamistes est devenue monnaie courante dans les politiques régionales, et l’islam est aujourd’hui envahi par des politiques qui n’ont rien à voir avec la foi, les dogmes et la culture islamiques.

L’institution traditionnelle religieuse s’est montrée incapable de convoyer la modernisation au sein des sociétés musulmanes. Des groupes ont pris sa place avec la prétention de représenter l’islam, notamment les Frères musulmans, dont émanèrent par la suite des formations plus radicales prônant le retour du Califat et l’usage de la violence, et dont l’influence est aujourd’hui diffuse dans le monde. Or, avec la propagation de l’extrémisme se pose l’idée du renouveau du discours religieux et de la pensée religieuse. Où commencer ? Comment affronter les phénomènes radicaux au nom de l’islam ? Sous la conduite de qui ? Il m’est d’avis qu’une conjonction d’efforts est requise entre l’institution traditionnelle et des personnes ou organismes échappant à son cadre. 

En mars dernier, al-Azhar avait appelé à une vaste rencontre contre l’extrémisme et le terrorisme, faisant paraître un communiqué condamnant les actes terroristes, notamment contre les communautés chrétiennes et autres. Fallait-il considérer les affiliés à Daech comme des renégats ? Al-Azhar refusa cette approche, qui pourrait ouvrir la voie à des dérives ; une attitude courageuse, surtout que le communiqué condamne les terroristes et considère qu’ils devraient être sanctionnés par la loi et non par excommunication. Al-Azhar invita par ailleurs les musulmans à ignorer et passer outre l’injure constituée par les caricatures. Malgré son prestige, al-Azhar ne possède pas le pouvoir d’imposer ses recommandations, mais il peut poursuivre son rôle et formuler un discours transcendant et modéré, laissant à d’autres le soin de proposer des idées et des programmes. En attendant, tous ces grands problèmes accumulés depuis plus d’un siècle, ne trouveront pas, pour l’heure, de solution.
 
 
D.R.
 
2017-11 / NUMÉRO 137